Publié le 04/07/2020 à 10:02

Se souvenir au cœur du naufrage

«Le récit donne la parole aux victimes, à celles qui ne sont que des chiffres engloutis par la mer»

 

C’est la fin d’une jeune fille de 17 ans, disparue dans l’Océan Indien entre les Comores et Mayotte. Au cœur de sa noyade, elle nous immerge dans le film de sa vie rembobiné en une ultime résistance et révolte. Ce spectacle est à découvrir du 7 au 9 juillet dans le cadre d’Aux Confins de la Cité - Festival de la Cité, Lausanne.

Narratrice d’Anguille sous roche - récit étourdissant et ensorcelant d’Ali Zamir magnifiquement et musicalement transfiguré par le metteur en scène Guillaume Barbot -, elle a tout quitté. Afin de s’occuper de son poupon et de vivre une existence espérée plus zen. Elle raconte son quotidien avec la sœur jumelle Crotale, le père Connaît-Tout. Et surtout son amant pêcheur séducteur et «mignon de couchette», Vorace. Déborah Lukumuena, la vingtaine, adoubée au cinéma et César en poche, monte pour la première fois sur les planches. Et c’est prodigieux d’urgence à se dire avant de périr. Forte d’une large palette de jeu, elle rend parfaitement l’éveil au désir du corps d’Anguille que son amant lèche avidement. Elle en exprime aussi la force vitale et le singulier humour loin de toute victimisation. Sans oublier que nous sommes en représentation. Rencontre avec Guillaume Barbot, metteur en scène et dramaturge.

 

Comment avez-vous rencontré cet océan du verbe filant comme une anguille?

Guillaume Barbot: Il faut que le choix du récit soit de l’ordre du coup de cœur très intime pour que cela fonctionne à l’adaptation théâtrale et au plateau. La rencontre avec ce texte s’est faite de manière très singulière. Je mettais en scène un monologue, On a fort mal dormi, d’après un essai de Patrick Declerck, Les Naufragés, sur la question des SDF à Paris. Il a été joué en appartements et maisons.
Je rencontre alors un éditeur et l’interroge: «Est-il possible d’être un illustre inconnu, d’envoyer soin roman et d’être édité?» En théâtre, cela n’existe pas pour les grandes scènes nationales. Or les 5% de la littérature habituellement jamais publiés sont parmi les plus beaux. Il venait ainsi de recevoir par mail le roman d’un jeune auteur comorien parfaitement inconnu, Ali Zamir. A sa publication, je rentre fortuitement dans cette longue phrase de 318 pages, fasciné par une langue où l’on risque parfois la noyade. Avant d’en sortir tout abasourdi, tant j’aime les langues musicales, imagées, qui ont du souffle, du swing et un tempo finement rythmé. A l’instar de l’impressionnant périple final d’Anguille.

 

 

Les photos illustrant cet entretien sont celles de la variante en salle de théâtre d’Anguille sous roche.

Je précise que le spectacle présenté dans le cadre d’Aux Confins de la Cité - Festival de la Cité est la version en concert, allégée et épurée pour le plein air de la pièce. Elle permet de pouvoir la jouer partout. Il existe une autre variante d’Anguille sous roche, pour salle de théâtre avec scénographie et lumières. Elle est plus longue et a connu un beau succès en tournée.

 

L’histoire est d’une grande actualité.

Le roman ouvre une perspective sur l’émigration comorienne vers Mayotte. Avec Anguille sous roche, il s’agit d’un cimetière marin, celui du canal du Mozambique, dont la France est en partie responsable - si ce n’est oublieuse. A ce jour, il y a eu 20’000 morts, certainement plus en réalité. C’est un texte qui transpire l’humanité. La mère de son auteur est illettrée. Ali Zamir affirme que l’écriture lui a sauvé vie. Son récit donne la parole aux victimes, à celles qui ne sont que des chiffres engloutis par la mer.
Quelques 28'000 immigrés clandestins ont été renvoyés de Mayotte en 2019. Et récemment des enfants traumatisés (3 et 2 ans) ont été expulsé du jour au lendemain de Mayotte aux Comores - d’où le désir d’échanger à ces propos avec les spectateurs à l’issue de la représentation, en dehors de la poésie de la pièce. C’est un devoir citoyen à mes yeux.

 

 

Sur le choix de Déborah Lukumuena, 25 ans aujourd’hui, César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Divine de Houda Benyamina.

En audition, la franchise de sa présence, la sorte d’uppercut de sa parole furent saisissants. Avec les musiciens du spectacle, le compositeur et percussionniste Yvan Talbot ainsi que le violoniste et directeur musical Pierre Marie Braye-Weppe, nous avons alors abordé le côté slam et swing de la langue, afin de rester éminemment concret. Trouver son dialogue rythmé interne fut l’enjeu pour Déborah Lukumuena. Elle proposa très vite un flux proche de l’anguille alternant une présence intense avec le détachement en lignes de fuite.

Pour elle, il s’agit d’un vrai roman d’initiation dont elle désirait défendre chaque ligne. N’est-elle pas trait pour trait Anguille, «solaire, pleine d’uppercut, là mais déjà absente, sans attache, insaisissable»? C’est une parole transgressive que de témoigner à Anjouan d’une passion avec un homme plus âgé et d’ivresse.

 

C’est aussi une volonté d’émancipation créatrice pour des cultures que l’on voit peu sur les plateaux

Depuis 2015, Il existe l’association française «Décoloniser les arts» qui se bat pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans le domaine des arts et de la culture notamment et à laquelle j’adhère. Se sentir légitime comme actrice ou acteur noir sur une scène en France est en train d’évoluer, trop lentement, positivement, mais la marche reste incroyablement longue.
Sans parler des metteurs-trices en scène noirs de ma génération qui sont trop peu nombreux-euses car ils-elles ne se sentent pas légitimes, et n’ont pas accès aux grandes scènes. C’est une vraie problématique, tant d’ouverture que de reflet de la diversité humaine, culturelle et sociale, qui me tient aussi à cœur dans l’école de la mise en scène.

 

Le personnage d’Anguille ne répond pas à l’image d’une victime de situations de vie intenables.

Anguille exprime une volonté d’émancipation face à son «antre», la Medina, ou quartier originel qui la juge et la condamne. Son départ est motivé par l’inextinguible besoin de se libérer des carcans familiaux et de la rumeur la stigmatisant comme fille mère notamment. Elle ne s’exile point pour des raisons économiques impératives ou des persécutions. C’est un choix, une ode à la liberté, quitte à en mourir.
 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Anguille sous roche
Du 7 au 9 juillet 2020, à 19h30, au Festival de la Cité, Lausanne

Le lieu du spectacle sera révélé aux détenteurs de billets

De Guillaume Barbot
Avec Déborah Lukumuena
Musique: Pierre-Marie Braye-Weppe et Yvan Talbot (musicien).

 



Renseignements, informations, inscriptions
festivalcite.ch


Photo Guillaume Barbot: Mathilde Delahaye

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