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La mémoire en éclats

Publié le 08.01.2026

Assister à Double nationalité, une création à découvrir du 21 au 25 janvier à l'Arsenic, puis en tournée romande, c’est pénétrer dans les méandres sonores d’une conscience éclatée.

Joël Maillard, touché au vif par le roman de l’écrivaine et traductrice franco-hongroise Nina Yargekov en a tiré une adaptation faisant le pari de l’intériorité et qu’il met en scène.

Dans cette création, nous sommes à l’intérieur du crâne de Rkvaa, jeune femme amnésique et binationale.

Double Nationalité suit l’enquête d’une femme à la recherche de son identité. Dans ce dessein, elle imagine nombre de moyens possibles.

Sur ses deux passeports, le personnage principal amnésique errant dans un aéroport français apprend qu’elle s’appelle Rkvaa Nnoyeig, née à Lyon de parents yaziges. La Yazigie est «un minuscule Etat enclavé entre la Pologne et l’Ukraine avec beaucoup de pommes de terre et aucun littoral», lit-on dans cette fable sur l’identité.

Au plateau, quatre actrices y incarnent moins un personnage qu’un chœur de pensées contradictoires, un flux où le vous du roman devient adresse vibrante et vertige mental. Une plongée étonnante dans un esprit qui tente de se souvenir, ou peut-être de s’inventer.

Quand la Hongrie surgit, ce n’est pas comme un décor, mais comme un changement de régime théâtral. Le rideau de fils métalliques, le piano enfin visible, les voix non amplifiées, tout se densifie, se politise, s’expose.

La Petite Taupe, figure inattendue mais décisive, fait basculer le raisonnement dans le conte, sans jamais désamorcer la violence des questions posées - l’identité, le camp, la fatigue morale de devoir choisir.

On reconnaît là le Maillard fidèle à un théâtre sans pathos, mais traversé d’humour noir, de mélancolie lucide, et d’une colère tenue. La pièce n’illustre pas un roman, elle en prolonge le vertige au cœur d’une conscience contemporaine instable.


Interview avec Joël Maillard


Vous avez l’habitude d’écrire vos propres spectacles. Avec Double nationalité, vous adaptez pour la première fois le texte d’une autre. Comment est née cette envie?

Joël Maillard: Tout est parti d’un geste simple, à la fin de mon spectacle solo Résilience mon cul. J’offrais un roman à un membre du public. À Avignon en 2023, pour simplifier, j’ai décidé d’offrir toujours le même: mon préféré parmi mes préférés, Double nationalité.

Son auteure a appris par une amie que je distribuais son livre, m’a retrouvé et m’a écrit un mail pour me remercier. J’en ai été très touché. Peu après, j’ai osé lui demander si, selon elle, son roman pouvait être adapté à la scène. Elle m’a répondu que cela la ravirait. Je m’y suis attelé.

Je lui ai fait lire ma première ébauche de l’adaptation de la première partie. Elle a eu quelques remarques, puis m’a dit de poursuivre seul, en toute confiance.

Le roman est long, donc l’idée même de l’adapter relevait du défi. J’ai commencé par en extraire la chair, par couper, déplacer, éprouver à voix haute.



Le roman est écrit à la deuxième personne du pluriel plongeant dans un flot de pensée permanent.


Dès l’ouverture, l’on est catapulté à la lecture dans une situation d’une efficacité dramatique redoutable: un aéroport, une valise, un diadème, aucune mémoire. Et surtout cette adresse au vous, qui crée une proximité étrange, presque hypnotique.

Or ce vous est très pratique pour le théâtre. Il permet une adresse directe au public. L’instance narrative dit vous à l’héroïne, mais quand nous le disons sur scène, cela s’ouvre naturellement à la salle.

En relisant Double nationalité, j’ai ainsi perçu une matière profondément théâtrale: ce texte se déroule à l’intérieur d’une tête. Ce sont des pensées. Or penser, c’est déjà parler.

C’est un vous de politesse, mais aussi de pluralité. Il permet de surcroît le dialogue entre les pensées.

Et, chose curieuse, il se transforme assez bien en je ou en nous selon l’intention. Avec les comédiennes, nous travaillons ce vous-je: il faut dire vous en pensant très fort je. C’est une matière très fluide.

Comme se présente la pièce?

Ce n’est pas une situation concrète qui est montrée sur scène.

J’ai pris le parti de représenter l’espace mental de l’héroïne. On ne voit ni la valise, ni le diadème ou la peluche, ni les objets pourtant décisifs du récit, Il n’y en a aucun sur le plateau. Tout cela existe, mais nous ne le voyons pas.

Il n’y a presque que la pensée dans la première partie. Parce que c’est là que tout se passe dans le livre. Dès les premières lignes, une instance narrative parle dans la tête de l’héroïne. Le roman n’a pas été écrit pour être dit, mais tout ce qu’il contient est quelque chose qu’elle entend intérieurement.





Vous avez confié le rôle du personnage principal du récit à quatre comédiennes. Pourquoi ce choix?

Dans le roman, le personnage de Rkvaa est profondément diffracté. Elle découvre qu’elle s’écrit différemment selon la langue qu’elle utilise, selon qu’elle s’adresse à sa messagerie française ou yazige. Elle ne pense pas la même chose, n’a pas les mêmes positions politiques, selon l’identité qu’elle mobilise.

Il y a donc déjà plusieurs figures en elle. Trois, quatre, peut-être davantage.

J’ai choisi quatre actrices, d’abord parce que le chiffre pair s’imposait dans un spectacle qui s’intitule Double nationalité. Mais aussi parce que cela permet une véritable choralité: des pensées qui s’accordent, se contredisent, se relaient.

Au début, on a donc un chœur des pensées de l’héroïne, qui sont passées par le chœur des comédiennes. À la fin, on tend vers un chœur de corps. La réalité extérieure, elle, est suggérée par une bande nue, en avant-scène, qui reste longtemps une zone interdite, un gouffre.

Pouvez-vous nous parler des comédiennes?

Elles ne sont pas Rkvaa, mais ses pensées. Elles ont des tempéraments différents, que j’ai associés à leurs personnalités d’actrices, pour plus de commodité dans l’écriture.

Cécile Goussard a une forme de naïveté vive, une capacité à s’étonner qui correspond à la découverte permanente de l’héroïne.

Mélina Martin porte une gravité, une intensité qui convient aux moments les plus émotionnellement durs, comme la découverte de la gare de Budapest en 2015.

Marie Ripoll est souvent la plus lucide, la plus inquiète. Et Alicia Packer est la pensée taiseuse: au début, elle n’émet que des onomatopées, comme si elle percevait des bribes de souvenirs impossibles à formuler.





Alicia Packer incarne aussi une figure surprenante: la Petite Taupe, la peluche inspirée de la série animée tchèque éponyme née en 1957 comme vitrine culturelle enjouée d’un régime autoritaire répressif. Quel est le rôle de cette irruption du merveilleux?

Dans le roman, la peluche est un objet transitionnel crucial. L’héroïne, seule avec son basilic, dialogue avec elle. Dans l’espace mental, j’ai voulu amplifier cette présence.

Alicia, qui est aussi marionnettiste, endosse un costume complet de Petite Taupe on voit son visage - et vient donner une sorte de petit spectacle dans le spectacle.

C’est une conteuse, une pédagogue qui, par un jeu de questions aide les autres pensées à trouver la clé: et si l’héroïne n’était pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre? C’est un moment de maïeutique joyeuse et décalée.

La musique et le son semblent structurer l’espace mental. Vous travaillez avec le compositeur Antoine Françoise et le créateur sonore Cédric Simon. Quel est le principe de cette partition sonore?

Pour la première partie, qui se passe dans la tête, nous sommes partis d’un seul morceau: la Consolation n°3 de Franz Liszt, compositeur hongrois. Nous l’avons enregistrée, puis déformée, raturée, étirée. Ce que l’on entend, ce sont comme des bribes de mémoire musicale, un acouphène, un morceau dont on se souvient mal. Il est la métaphore sonore de l’amnésie.

La première partie est abstraite, mentale, tout sort des haut-parleurs. La deuxième est concrète, incarnée, frontale. Le vous devient parfois je. Les actrices ne sont plus un chœur de pensées, mais des versions potentielles du corps de l’héroïne, qui se passent le relais.

La musique de la deuxième partie est composée de polyphonies chantées a cappella par les actrices qui sont aussi de fabuleuses chanteuses.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Double Nationalité
Du 21 au 25 janvier 2026 à l'Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne

Joël Maillard, mise en scène et adaptation, d'après le roman de Nina Yargekov - Cie Snaut

Avec Cécile Goussard, Mélina Martin, Alicia Packer, Marie Ripoll


Informations, réservations:
https://arsenic.ch/spectacle/joel-maillard-double-nationalite-dapres-le-roman-de-nina-yargekov


Autres représentations:
Le 29 janvier au Théâtre du Bordeau, Saint-Genis-Pouilly
https://bordeau.saint-genis-pouilly.fr/theatre/double-nationalite/

Du 3 au 11 février à La Comédie, Genève
https://www.comedie.ch/fr/double-nationalite

Le 25 février au Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains
https://www.theatrebennobesson.ch/programme-25-26/double-nationalité

Du 28 février au 1er mars au Casino Théâtre, Rolle
https://www.theatre-rolle.ch/programme/double-nationalite/



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