Publié le 08/03/2020 à 09:18

"Quitter la Terre", l’utopie loufoque de Joël Maillard à L’Echandole

«Les deux conférenciers sont convaincus par le bien-fondé du projet, mais ils sont bien conscients des problèmes moraux que pose sa concrétisation, notamment la création d’un univers concentrationnaire. Cela induit un malaise, mais aussi de l’humour.»

 

Le 24 mars, vous ne mettrez pas le cap sur les étoiles à l’Echandole! Le coronavirus a eu raison de la repésentation du spectacle de science-fiction écologique qui était prévu. Quitter la Terre raconte une opération de sauvetage de l’humanité qui passe par la mise en orbite de quelques milliers d’individus, le temps que la planète se régénère, ce qui prendra sans doute quelques générations – les populations restées sur place ayant été stérilisées… Sur scène, deux conférenciers font part de leur découverte de cette aventure dont il ne reste que très peu de traces, et dont personne ne semble se souvenir. Doctes ou sidérés, parfois les deux en même temps, les deux experts font part de leurs découvertes et échafaudent des hypothèses.

Entre utopie grinçante et humour absurde (et réciproquement), la fable donne le vertige. Est-ce le mal de l’espace, ou le fait que, pour de vrai, les écosystèmes ont mal au foie? Joël Maillard, auteur, metteur en scène, interprète, développe les thèses de sa science fiction sans sabre ni laser - mais avec des courges.

 

 

Pourquoi faut-il Quitter la Terre?

Le spectacle est la présentation, lors d’une conférence, d’un projet de sauvetage de l’humanité et de la biodiversité. Quelques milliers d’élus ont été envoyés dans l’espace en orbite basse – 1000 lits par station – pour plusieurs siècles, le temps que la terre – où l’humanité a été stérilisée – se régénère. Donc, entre nous soit dit, un projet pas très réaliste, voire pas du tout…

 

Dans la littérature de science-fiction, en pareilles circonstances, les nefs où les arches envoyées dans l’espace sont peuplées d’ingénieurs, de scientifiques, ou pour le moins de colons déterminés.

Ou de bagnards! Ce n’est pas le cas ici. Il ne s’agit pas de volontaires, ils ont été choisis, plutôt jeunes et en âge de procréer. Et plutôt des gentils, des inoffensifs, des citoyens adaptés qui ne devraient pas poser trop de problèmes… En phase d’écriture, j’avais présenté mon idée à un ami anthropologue, qui m’avait mis en garde: ce n’est pas parce que des personnes semblent normales qu’elles vont le rester si leur environnement est profondément modifié. Sinon, je me suis un peu documenté sur les voyages spatiaux, mais pas beaucoup. Je m’intéresse davantage à réfléchir à la vie dans un espace fini.
Il est aujourd’hui admis et beaucoup répété que les ressources de la terre sont limitées, mais cela ne saute pas aux yeux. Alors que dans un vaisseau spatial où les gens doivent cultiver ce qu’ils consomment, c’est immédiat.

 

 

Et du malaise que cela procure?

Les deux conférenciers sont assez convaincus par le bien-fondé du projet, mais, encore une fois, ils sont bien conscients des problèmes moraux que pose sa concrétisation, notamment la création d’un univers concentrationnaire. Cela induit un malaise, mais aussi de l’humour.

 

Pour reprendre la tradition de la science-fiction, les colons partent rarement sans la super-encyclopédie informatique où sont compilées toutes les connaissances sur l’histoire, les sciences, les arts et le reste. Dans votre proposition, juste des calepins et des crayons.

Oui et à aucun moment ce point n’est explicité! Je trouve cela intéressant. Aujourd’hui, si on se pose une question, on va chercher la réponse sur Internet. Si c’est un livre que j’ai lu mais qui est désormais indisponible, je vais devoir me souvenir. Le cerveau est un bon instrument de stockage, mais il est faillible. Et si deux personnes doivent se souvenir, il y aura forcément controverse. Dans la pièce, on apprend que des candidats ont réécrit de mémoire une nouvelle de Borges. La bibliothèque du vaisseau est vierge, mais avec les calepins, il y a un infini de possibilités de la remplir.

 

Nous apprenons à peu près chaque semaine la disparition ou quasi disparition d’une espèce de crevette ou de baleine. Cela vous inquiète?

Disons qu’en tant qu’individu il est assez difficile de ne pas se sentir concerné. Le sentiment diffus et partagé que l’humanité pourrait disparaître est assez nouveau je crois. Mais dans la pièce, c’est une inquiétude qui est abordée en creux.

 

Vous avez monté ce spectacle en 2017. Il a tourné autant en Suisse, qu’en France. Comment a-t-il évolué?

Il y a toujours des moments où nous improvisons, et notre rapport au jeu évolue parce qu’avec le temps et les représentation qui passent, les situations et le texte nous traversent différemment. Joëlle et moi changeons au fond plus que le spectacle, dont la structure n’évolue plus beaucoup depuis deux ans. Et ce qui a changé aussi, c’est qu’il résonne de manière plus évidente. C’est toujours un plaisir de voir arriver le printemps, mais cela fait peur de le voir aussi tôt. Et il fait quand même trop chaud en été. Tout ceci était déjà vrai quand j’écrivais la pièce, il y a cinq ans, mais pas de manière aussi nette.

 

Depuis, Quitter la Terre n’a pas connu une suite, mais vous avez repris un peu du même dispositif l’année dernière avec Imposture posthume.

A la base, il y avait déjà un moment que je réfléchissais à comment à amener de la science-fiction au théâtre. Comme Quitter la Terre a été une tentative plutôt probante, j’ai eu envie de répéter l’expérience. Avec l’évocation d’un crash technologique global.

 

Dans lequel on retrouve le principe d’une action qui se découvre à partir d’archives incertaines, récemment découvertes... Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce dispositif?

Le point commun est effectivement que chaque fois le spectacle est une extrapolation à partir de documents trouvés.
Cela m’aide à écrire, à imaginer la chose en question en me disant que cela ne vient pas de moi. Il semblerait que j’ai besoin que quelque chose ou quelqu’un d’autre que moi écrive les pièces que j’écris… Cela me laisse une plus grande liberté.

 

Vous avez donc écrit deux spectacles qui s’apparentent à la science-fiction. Avez-vous déjà songé à adapter un roman du genre?

Il fut une époque où je pensais avoir quelque chose à faire avec Solaris, de Stanislas Lem. Mais il y a un côté très métaphysique qui fait que je n’en suis pas si sûr. Et puis je vais à la Cinémathèque chaque fois que l’adaptation de Tarkovski est projetée. Il prend beaucoup de liberté avec le texte, mais c’est tellement profond que je me dis que ça va être très compliqué!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard au cours de deux entretiens avec Joël Maillard, en juilllet 2018 et mars 2020

 

Quitter la Terre, de Joël Maillard

ne sera pas le 24 mars, 20h, à L’Echandole, Yverdon

Avec Joëlle Fontannaz Joël Maillard



 

Vidygital - Vidy