Troubles dans l’identité. Des Shaggs à soi
Elles ont demandé à Yan Walther d’écrire une pièce inspirée de l’histoire des Shaggs. Ce groupe féminin, auteur d’un unique album, The Philosophy of the World, a connu un destin aussi singulier que tragique.
De 1969 à 1975, trois puis quatre sœurs, dirigées par leur père Austin Wiggin, persuadé qu’elles deviendraient célèbres, répètent sans relâche. Leur musique est arythmique, désaccordée, leur jeu sonne faux. Elle sera pourtant saluée plus tard par Kurt Cobain et Frank Zappa.
L’endurance de ces musiciennes malgré elles dépasse l’entendement. Le samedi, dans la petite ville de Fremont (New Hampshire), où les concerts sont rares, elles jouent parfois durant des heures sous les quolibets et les rires.
Mais le spectacle, écrit par Yan Walther et mis en scène par Alain Borek, ne s’arrête pas à cette singulière saga rock-folk. Il s’empare de cette matière pour l’emmener ailleurs, du côté de la sororité entre deux versions fictives des comédiennes neuchâteloises, Clémille et Camence, de l’identité, de la contrainte.
Et de ce qui, malgré elles, cherche une forme de liberté.
Sous ses allures de conte, la pièce déplace le regard. En effet, elle s’approche de ce qui se joue entre deux sœurs. Ainsi dans la ressemblance, la confusion, l’écart, et dans cette zone fragile où l’on tente d’exister sans se laisser définir par d’autres.
Un jeu de piste entre les identités pendulant entre ludisme et émotion. Pour retrouver quelque chose de l’innocence sororale perdue des Shaggs.
Entretien avec Camille Mermet
Les Shaggs demeurent une découverte sidérante et bouleversante: des sœurs américaines propulsées dans la musique au cœur d’une histoire d’emprise.
Camille Mermet: C’est avec ma sœur, Clémence, que cette histoire est entrée dans nos vies. Nous en avons entendu parler à travers notre entourage, des amis qui écoutent des musiques alternatives et qui sont sensibles à des formes brutes, peu policées, où l’esthétique raconte déjà quelque chose. Les Shaggs font partie de cet horizon-là.
Il y a dans leur musique une étrangeté immédiate, une rugosité, quelque chose de profondément décalé, mais aussi de très vivant. Nous avons senti que ce groupe ouvrait un espace de réflexion qui nous touchait intimement.
Nous ne voulions pas faire du père ni une figure centrale ni un monstre. Les dimensions de contrainte et d’abus sont toutefois abordées dans la pièce.
Ce point de départ des Shaggs s’est imposé parce qu’il concentrait d’emblée des lignes de force qui nous traversaient déjà.
D’abord, il y a eu une intuition esthétique, ce rapport à une musique déroutante, presque irréductible.
Ensuite, il y a la puissance dramatique de cette histoire: des sœurs contraintes de faire de la musique, un huis clos familial, un père tout-puissant, un projet imposé, et quelque chose qui surgit malgré tout et fascine.
Ce qui nous a touchées? Cette histoire permettait de déplacer des questions nous concernant aussi: la place que l’on occupe entre sœurs, la comparaison avec l’autre, le regard posé sur des femmes qui travaillent dans le même milieu.
Malgré soi, des jeux se rejouent, des projections se fabriquent, des rapprochements s’imposent. À partir de là, nous avons pu nous emparer du modèle des Shaggs pour imaginer une fable qui nous appartienne.
Certains motifs viennent très clairement de leur trajectoire. Mais d’autres nous permettent de glisser vers nos propres identités, nos propres caractères.
Nous n’avons pas voulu placer cette violence au premier plan, ni l’exposer dans une logique spectaculaire. Elle n’est pas niée, mais elle n’est pas montrée de façon frontale.
Ce qui nous importait davantage, c’était de travailler à partir d’elle une question d’émancipation. Comment se dégager d’un cadre imposé? Comment trouver, à l’intérieur même d’un dispositif contraignant, un outil pour se déplacer, pour respirer, pour inventer malgré tout un autre endroit?
Sur scène, nous sommes aussi prises dans un jeu. Il y a quelque chose d’un enfermement, oui, mais ce qui nous intéresse, c’est la façon dont une possibilité de sortie peut apparaître à l’intérieur même de cet enfermement.
C’est exactement cela. Cette forme nous a permis de trouver une distance, mais aussi un véritable terrain de jeu. Elle nous mettait en danger d’une certaine manière, parce qu’elle faisait entrer nos propres identités dans la fiction, mais elle ouvrait en même temps un espace de liberté.
Il fallait sans cesse régler la bonne distance: ni se confondre avec le récit, ni s’en abstraire complètement.
Ce déplacement, pour moi, est aussi une astuce de jeu forte. Il permet que quelque chose se brouille, qu’on ne sache plus exactement où l’on se trouve, qui parle, qui regarde, qui est regardée.
Et c’est dans cette zone trouble que le spectacle peut exister.
Ce qui me frappe dans cette musique, c’est sa puissance. Au début, elle peut susciter l’étonnement, parfois même une forme de sourire ou de sidération.
Mais plus on l’écoute, plus quelque chose se creuse. Elle raconte énormément, même sans analyse détaillée des paroles. Elle a une force propre, une profondeur que je trouve très troublante.
J’aime profondément cette musique. J’aime qu’elle me déplace et m’empêche de comprendre tout de suite ce que j’entends. Elle paraît simple, et pourtant elle reste inimitable. C’est précisément ce qui nous a mises au travail: comment retrouver cet endroit brut sans le contrefaire?
Comment l’avez-vous abordé?
Nous ne voulions surtout pas «jouer faux» en faisant semblant. Comme nous avons tout de même un rapport à la musique, des connaissances, une écoute, il a fallu inventer des contraintes réelles pour nous mettre véritablement en difficulté.
Le travail consiste à chercher cet endroit de fragilité sans l’imiter. Mais aussi à le réinventer sans cesse, parce qu’à force de jouer, une aisance s’installe. Alors il faut se redonner du risque, rouvrir de l’accident, retrouver ce bord brut.
C’est vraiment une machine à jouer pour nous. Il fallait qu’elle puisse être à la fois un lieu d’isolement, une île presque, un endroit dont on ne sort pas, et un espace de jeu capable d’accueillir toutes les métamorphoses du récit. Il est recouvert d’une matière apparemment douce, moelleuse, presque confortable, qui peut évoquer un tapis, une fourrure, quelque chose de domestique.
Nous y sommes comme dans un dedans protecteur. Et pourtant, à travers ce confort apparent, se raconte une histoire beaucoup plus atroce. Cet écart nous intéressait énormément.
La scénographie travaille aussi l’idée d’une circulation continue, d’une forme qui permet de tourner en rond, de revenir, d’être prise dans son propre mouvement.
Au sommet, un espace de scène apparaît, d’abord caché sous une immense couverture. C’est là que les instruments surgissent: une batterie, une guitare électrique. Cet endroit peut être à la fois le bunker où était parfois enfermée les sœurs Wiggins et la scène où l’on finit par donner un concert.
Toute cette ambiguïté est contenue dans l’espace même.
J’ai été touchée par cette invention de l’auteur. Nous ne savions pas comment il allait s’emparer de nous: s’il passerait par des personnages entièrement fictifs, s’il s’éloignerait totalement de nos prénoms, ou non. Et tout à coup, il nous a fait apparaître là, dans un trouble très fin.
Nous avions envie de jouer avec ce trouble-là, aussi parce qu’il existe concrètement dans nos vies. On nous a déjà confondues. Parfois on mélange nos noms, parfois on croit reconnaître l’une dans l’autre.
Nous voulions nous emparer de cet inconfort, le déplacer, faire en sorte que ce ne soit plus nous qui le subissions, mais que le public s’y perde un peu.
L’auteur a trouvé une belle forme pour cela: nous devenons une moitié de l’autre, puis l’autre elle-même, jusqu’à un point où l’identité cesse presque d’avoir de l’importance.
C’est une façon de créer de la distance, et aussi de déjouer le piège qui consisterait à nous laisser enfermer dans un simple face-à-face avec nous-mêmes.
Clémence et Camille
Du 26 au 28 mars à Nuithonie (Villars-sur-Glâne)
Clémence Mermet, Camille Mermet, concept et interprétation - Cie des Autres
Yan Walther, texte - Alain Borek, mise en scène
Informations, réservations:
https://www.equilibre-nuithonie.ch/fr/spectacles/clemence-et-camille
Autres représentations:
Du 28 au 30 mai 2026 au Théâtre 2.21, Lausanne https://theatre221.ch/spectacle/657/clémence-et-camille

