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Un hiver de non-dits

Publié le 07.01.2022

Récit multiprimé d’Elisa Shua Dusapin à savourer au Théâtre du Reflet-Vevey du 12 au 15 janvier puis en tournée romande, Hiver à Sokcho (2018) est adapté dans une veine atmosphérique et musical, graphique et burlesque par le metteur en scène et comédien Frank Semelet épaulé de l’auteure et du bédéiste Pitch Comment. Dans une cité limitrophe de la Corée du Nord, se tient une modeste auberge fort peu fréquentée. Elle accueille un dessinateur misanthrope venu se perdre. Incarné par Frank Semelet, l’artiste veut retrouver les voies perdues de la création dans un lieu battu par la neige, le vent et l’ennui.

A la réception et aux cuisines, une juvénile Franco-coréenne enlisée au Pays du Matin Calme a les traits d’Isabelle Caillat, actrice qui anime aussi de son intranquillité des séries tv suisses réussies - Bulle, Cellule de Crise, Sacha. Entre l’artiste solitaire hanté par la page blanche et la jeune femme sans nom et travaillée d’élans inassouvis et rencontres différées, un incertain pas de deux s’engage. «ll ne s’agissait pas d’amour ni de désir», entend-on. Les lumières de Frank Semelet


Comment avez-vous rencontré par le récit d’Elisa Shua Dusapin devenue en quatre ans l’une des écrivaines suisses les plus en vue?

Frank Semelet: A la racine de cette réalisation, il y a la commande faite par Marie-Claire Chappuis, directrice du Centre culturel de Porrentruy souhaitant que je mette en scène un Midi, théâtre!. Soit ces spectacles se jouant sur le coup de midi avec repas en différents théâtres de Suisse romande sur une contrainte temporelle précise. Pour Hiver à Sokcho, on peut relever une communauté de destins jurassiens entre auteure, dessinateur et moi-même ainsi. Mais j’ai surtout eu un fort engouement pour l’atmosphère sensorielle, ouatée de sentiments empêchés se dégageant d’un premier roman.

Parmi les thèmes abordés, le rapport troublé à la nourriture, et le lien quotidien intense au culinaire de l’héroïne s’inscrivaient bien dans l’esprit Midi, théâtre!. Le fait que l’histoire met en scène un bédéaste breton dans univers très graphique a rejoint mon envie de longue date de collaborer avec le dessinateur et illustrateur jurassien Pitch Comment. L’adaptation s’est déroulée en étroite collaboration avec l’écrivaine et le spectacle est passé à une heure quinze.



Votre choix de l’ouverture au noir de la pièce musicale et dessinée

C’est le dessin progressif du décor de l’Auberge Park en noir sur blanc, telle une case de BD en train de se construire sur vingt minutes. Elle constituait une part essentielle de la scénographie de la pièce créée pour l’événement Midi, théâtre!

Désormais, nous sommes dans une salle de spectacle nocturne, à travers un format plus étendu. L’idée de faire apparaître progressivement la scénographie de l’auberge dessinée et ses évocations se font alors du noir, au blanc de l’hiver coréen. Nous sommes donc davantage dans l’idée d’une forme d’esquisse de ce premier décor. Cela évoque esthétiquement ce passage photosensible transitant de l’obscurité à la lumière de l’évocation.

Et la musique?

La création live des dessins par Pitch Comment favorise une ambiance cinématographique que renforce la variété des fondus enchaînés installés entre les scènes qui sont aussi une forme d’hommage à la bande dessinée. Ceci dans le but de toujours surprendre le spectateur. Créé par Guillaume Lachat, l’univers sonore se déploie par nappes successives sous une structure pyramidale où un nouvel élément vient toujours s’ajouter, favorisant l’entrée progressive du spectateur dans le récit.

Vous convoquez aussi dans la colonne sonore, Youn Sun Nah, habituée des Cully et Montreux Jazz Festival.

C’est la chanson Kangwando Arirang (extraite de l’album Same Girl, 2010) passée par Youn Sun Nah, la chanteuse de jazz et blues coréenne la plus connue au monde. Choisi par Elisa Shua Dusapin, il s’agit d’un chant traditionnel coréen et d’une histoire d’amour fort triste selon son interprète ainsi que l’une des variantes possibles de l’hymne sud-coréen.

De par la voix coréenne, c’est une manière d’entrer et d’infuser tant cette langue que la mélancolie languide si singulière émanant du roman. Sa présence vocale fonctionne à l’image de la musique du générique au début d’un film.





La pièce explore un lien kaléidoscopique à la nourriture.

Autour de ce pas de deux entre deux êtres qui ne peuvent se rencontrer véritablement, l’auteure s’attache à une description minutieuse de plats coréens préparés par la narratrice. Cette dernière est issue d’une tradition culinaire transmise par sa mère. En témoigne une scène traitée scéniquement à la manière d’un castelet, sorte de bulle de réalité détachée des images projetées à partir des dessins de Pitch Comment, où elle prépare le célèbre poisson fugu (dont certains organes internes et la peau contiennent une puissante toxine, ndr).

C’est un met très raffiné, préparé ici dans la colère par l’héroïne alors que tout en elle n’était souvent au préalable que maîtrise. En ressort cette envie d’ailleurs mêlée d’impossibilité de partir à travers la préparation d’un plat possiblement mortel, si mal apprêté.

Mais encore…

C’est un rapport complexe alors que le dessinateur normand refuse d’accepter les préparations culinaires de la protagoniste principale à base de calamars et poulpes notamment. Ce faisant, il refuse de réaliser le pas de la proposition culturelle qu’elle lui fait à travers la nourriture, lui préférant des barres chocolatées.

Or ce «pas culinaire» est essentiel dans l’esprit de la jeune femme. Il s’agit ainsi parfois pour elle d’un voyage mental. Isabelle Caillat joue littéralement avec son corps le malaise d’être de ce personnage, engoncé dans son anatomie. Se donnant du plaisir, l’héroïne est aussi dans le fantasme d’un amour libre comme en apesanteur, qui se tisse au rythme suave et profond du Lonely Feelings du duo français Love Supreme (leur clip, l’un des plus surréalistes qui soit, travaille justement sur l’idée de «lâcher prise» et d’émotion entre tristesse et soulagement, ndr).





Sur le travail d’adaptation…

Lorsque le texte prend de l’espace pour décrire la manière dont Yann Kerran, l’illustrateur et bédéiste du récit, salit volontairement son dessin avec une tache d’encre, la transposition au plateau se concentre sur une retranscription sans paroles avec le dessin progressif en train de se faire de Pitch Comment. On passe ainsi d’un trait simple, à l’esquisse puis à la bande dessinée en train de se faire avant un retour à l’épure.

Qu’avez-vous retenu du personnage que vous interprétez?

Il existe d’abord et avant tout par le regard que la narratrice a de lui et leur rencontre mutuelle. A ses yeux, il représente le rêve du pays de son père qu’elle n’a pas connu. Par sa misanthropie et une forme diffuse de nihilisme, cet être tourmenté peut correspondre à l’image de l’artiste instable ayant du succès tout en étant un être éminemment solitaire et voyageur. Il est conscient d’utiliser la jeune femme pour se rendre à la frontière entre les deux Corée et concevoir son récit.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Hiver à Sokcho,
de Frank Semelet, d’après Elisa Shua Dusapin

Avec Isabelle Caillat, Pitch Comment et Frank Semelet

Le Reflet, Théâtre de Vevey du 13 au 15 janvier
Information, réservation: https://www.lereflet.ch/programme/saison-actuelle/detail/hiver-a-sokcho-1

Théâtre du Crochetan, Monthey le 18 janvier
Information, réservation: http://crochetan.ch/event/hiver-a-sokcho/

Nebia, Bienne le 20 janvier
surtitré en allemand
Information, réservation: https://www.nebia.ch/spectacles/hiver-a-sokcho2/

Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains le 28 janvier
Information, réservation: https://www.theatrebennobesson.ch/programme-21-22/hiver-a-sokcho

Salle communale d’Onex le 2 février
Information, réservation:
https://spectacles-onesiens.ch/spectacle/hiver-a-sokcho/

Casino Théâtre de Rolle le 8 février
Information, réservation: https://theatres-coteacote.ch/spectacles/hiver-a-sokcho/

Théâtre de Beausobre, Morges le 8 mars
https://beausobre.ch/spectacle/hiver-a-sokcho/

TPR, La Chaux-de-Fonds les 10 et 11 mars
Information, réservation: https://www.tpr.ch/saison-21-22/hiver-a-sokcho/