Publié le 22/05/2021 à 08:21

L’heure des faiseurs burlesques et poétiques

«Être des clowns métaphysiques est une belle définition de ce que nous faisons comme Makers»

 

À l’enseigne de l’Arsenic du 25 au 30 mai, Makers, «ceux qui font» sont le metteur en scène historique de l’Alakran, Oscar Gómez Mata au côté de Juan Loriente, l’un des acteurs emblématiques Rodrigo García, célèbre écrivain de plateau. On dit Makers dans l’écossais ancien pour signifier poètes. Nos Chevaliers de l’Absurde, en sa pente aléatoire et improbable, progressent en danseuse entre leurs combinaisons successivement de cyclistes, clowns métaphysiques et chamanes burlesques. En dignes héritiers de Dario Fo, Samuel Beckett, voire le binôme Laurel et Hardy que l’écrivain irlandais vénérait, notre tandem colle à la grande roue de l’amour comme chute, de l’espace-lumière et du retour à l’anormal.

À eux deux, ils ont compris que l’enfantin utopique reste le philosophe ultime de notre humanité. Il ouvre toujours en grand le rideau du réel rêvé que nombre d’adultes s’emploient à refermer continuellement. Comme partition, un remake littéraire inspiré et palimpseste signé Agustín Fernandez Mallo d’après El Hacedor - Makers - de Borges sur l’artifice. Faisant de l’accélérateur de particules LHC du CERN jouxtant un labyrinthe, «une machine où brille la salive du Temps». Pas de deux avec un allumeur de feux plutôt qu’un remplisseur de vases et certitudes, Oscar Gómez Mata.

 

Makers, qu’est-ce?

Oscar Gómez Mata: Dans un jeu entre vrai et faux, se déploie un duo autofictionnel réunissant Juan Loriente et moi-même comme enquêteurs de la réalité. Nous sommes deux mais en même temps nous sommes le même. Nous tentons de révéler et mettre en mouvement ce qui est caché sous l’apparence des choses, émotions et relations, le sensible dissimulé sous le sensible.
Il y a ainsi d’autres mouvements, plus silencieux. Episodiquement, ils sont la face oubliée de l’anomalie, du réel et de ce qui se voit. Les Makers que nous sommes vont essayer de mettre au jour ce qui peut aussi être perçu à travers les détails et les intuitions.

 

 

Vous interrogez la vérité des choses…

Communément, la vérité est le reflet de la concordance ou non de ce que je dis . Et la représentation que j’ai du monde avec ce qui est, c’est-à-dire la réalité. C’est une forme d’accord de langage. Davantage dans les arts vivants, au théâtre, il n’est guère possible d’être vrai. La vérité résulte d’une construction réunissant le spectateur et le comédien. Elle se traduit par la projection que le public réalise sur l’acteur, son image, ce qu’il performe.
Tel est le paradoxe du comédien: être toujours vrai et faux sur scène. Entre soi et un personnage, il existe une large palette de déclinaisons à jouer. Il s’agit d’essais. Ainsi l’on peut se révéler éminemment vrai tout en jouant le faux. La construction d’une image, représentation et réalité au théâtre comprend donc le point de vue de l’observateur sur une présence au plateau qui est elle-même observée.

 

Avec votre Compagnie L’Alakran, vous proposez souvent un jeu entre le dehors et le dedans.

Oui, un jeu dans lequel est continument franchie la limite entre la personne qui performe, joue et le personnage. Un jeu englobant la réalité de la situation théâtrale elle-même, le présent de la représentation. Il y a aussi le fait d’entrer et sortir de l’action ou d’une émotion, par exemple. Au cœur de ce jeu dedans/dehors, on trouve l’alter ego du comédien et de la comédienne.

 

 

C’est proche du jeu de l’enfant…

Le philosophe Walter Benjamin parle du jeu de l’enfant comme un modèle, un idéal de débordement dans le jeu dramatique. Ayant travaillé par le passé dans des ateliers-théâtre pour enfants, c’est ce que l’on aimerait toujours voir et faire au plateau, des adultes jouant comme des enfants. C’est porteur d’espoir.
Dans les arts vivants, le fait que quelque chose puisse déborder ou chuter peut questionner nos certitudes. Car le théâtre est le jeu symbolique avec la réalité. Il doit nous servir par le biais d’un acte vivant à nous ramener à nos vies. Le théâtre des Makers cultive fluctuations et risques.

 

Il existe aussi une dimension clownesque dans ce duo.

Dès l’origine, il y avait l’idée d’une pièce comique. J’adore l’écrivain, metteur en scène, dramaturge et acteur italien Dario Fo et son théâtre en pantoufles, sorte de troubadour médiéval adapté à la modernité permettant une critique plus poussée des dysfonctionnements de la société. Le comique de situation et existentiel de Beckett est aussi précieux. À mon sens, être des clowns métaphysiques est une belle définition de ce que nous faisons comme Makers.
La partition n’est pas uniquement drôle. Loin de là. Parfois le spectacle se révèle émouvant, transcendant et d’une grande simplicité. D’où ce mélange entre grandes questions existentielles et manière burlesque de faire.

 

Le texte d’Agustín Fernández Mallo développe un lien entre l’accélérateur de particules du CERN et le récit labyrinthique de Borges.

Cet écrit est à la base du projet. Il s’agit d’un remake littéraire par l’écrivain contemporain espagnol Agustín Fernández Mallo de El Hacedor signé Jorge Luis Borges, dont il est un grand admirateur. C’est une recréation poétique adoptant plusieurs langages médiatiques notamment. Il a conservé l’ensemble des titres du recueil de nouvelles de Borges en créant des versions de chacune d’entre elles.
La première nouvelle, El Hacedor, débute par ses lignes: «... à l’ouest de Genève, à la frontière franco-suisse, à une centaine de mètres sous terre, se trouve l’accélérateur de particules LHC… la cathédrale pour les scientifiques du monde subatomique…». À l’instar de l’histoire de l’art, il évoque cette prétention et la volonté présente chez les artistes de définir la réalité, les scientifiques du CERN renouvelleraient cette tentative.

 

 

C’est-à-dire…

C’est l’archétypique rêve de construire la réalité. Physicien et mathématicien, Agustín Fernández Mallo décrit le mouvement de la lumière. En espagnol, «El Hacedor» peut aussi signifier le créateur de la réalité, Une manière de faire la lumière. Qui est aussi le temps. Si l’on va à la vitesse de la lumière, le temps s’arrêterait. A mes yeux, le temps est la clé ultime de ce que l’on fait sur une scène de théâtre. C’est ce temps partagé dans un essai d’augmenter, intensifier quelque chose qui n’existe pas pour nous, l’instant présent. En effet, nous vivons dans la durée.

 

Votre théâtre est aussi un genre de palimpseste.

Absolument. Nous avons amplement travaillé sur cette forme du remake. Ceci en songeant ponctuellement au peintre plasticien et écrivain Marcel Duchamp. C’est une manière de rendre hommage à une tradition tout en la mettant au goût du jour. Nous avons longuement recherché et navigué du côté de la tradition des grands comiques et du burlesque, tout en les mettant à notre sauce d’aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Makers,
Du 26 au 30 mai à l’Arsenic, Lausanne

Informations, réservations:
arsenic.ch

Oscar Gómez Mata, mise en scène
Agustín Fernandez Mallo, Rodrigo García et Oscar Gómez Mata, textes
Juan Loriente et Oscar Gómez Mata, jeu

Photo Oscar Gómez Mata © Steeve Iuncker

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