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L’échec tel qu’il est

Publié le 03.11.2023

«L’échec c'est d'être humain en fait», entend-on au fil de Ça tombera pas plus bas, en tournée romande et à découvrir du 12 au 14 janvier au Théâtre Waouw, à Aigle. Evoquer l’échec, l’interroger pour ce qu’il est, c’est mettre en jeu la vie même. Toute personne à un moment ou l’autre de son parcours et de ses aventures a rencontré un échec. Ou un événement vécu comme tel.

De la péripétie fâcheuse à la rupture sentimentale, du licenciement au projet naufragé. Or trop souvent les enseignements de l’échec sont définis par les malheurs qu’il peut causer. La création imaginée et jouée par Alenka Chenuz et Amélie Vidon a réuni des extraits de témoignages bruts et interviews d’une dizaine de personnes autour de leur expérience de l’échec. Avec humour, empathie et tendresse, la Compagnie Alors Voilà tente de restituer le sel et le désarroi de l’échec lui-même.

Minuscule ou majuscule, l’échec est issu ici d’un collage-montage de voix et voies de nos foirades. C’est loufoque et ethnographique, burlesque et doucement révélateur. Comme une représentation live qui échoue par intermittence. Si l’échec est livré à l’hésitation près par les deux comédiennes, c’est pour mieux que ces supposées impasses n’existent pas en fonction des succès qu’elles annoncent. Entrevue avec Alenka Chenuz et Amélie Vidon, qui parlent d'une voix.



Votre approche?

Alenka Chenuz et Amélie Vidon: Au gré de notre premier spectacle, Y a pas de mal, abordant la masturbation, nous sommes parties sur une thématique liée au corps. Le sujet de l’échec nous éloigne toutefois en partie du corps. Mais il permet de rester dans des thèmes dont on parle habituellement peu. Ou d’une manière souvent convenue.

Le déroulé habituel du récit est qu’un échec n’est bon à confier que surmonté. L’échec n’existe souvent que rattaché à la persévérance, à l’expérience, l’épreuve forcément formatrice, les leçons que l’on peut en tirer. Ça tombera pas plus bas ne s’inscrit pas dans cette perspective. Nous n’abordons ainsi pas ses conséquences ou sa mise en perspective.



L’onanisme puis l’échec sont-ils vraiment des tabous?

Tout dépend des points de vue et cultures, disciplines et milieux qui les abordent. Notre rapport à l’échec est fréquemment utilisé voire instrumentalisé et détourné pour dire que l’on a évolué, grandi grâce à lui. Il existe des échecs dont on ne parle pas, ceux qui ne servent pas.

C’est-à-dire?

Prenez les entretiens d’embauche. L’échec y est convoqué pour signifier un défaut, par exemple le perfectionnisme. Cela incite la personne qui candidate à un poste à reconnaître ce défaut tout en affirmant travailler activement dessus pour s’en émanciper. Et ce processus lui a donc apporté des gains bénéfiques.

Bref, l’échec est comme recyclé et mis à toutes les sauces de l’accomplissement de soi. Pour en faire une expérience nécessairement formatrice. Lors de ces entretiens d’embauche, les échecs dont on ne parle sont ceux qui ne servent pas à se mettre en avant positivement.





Quelques échecs parcourus dans Ça tombera pas plus bas?

A travers les personnes interviewées pour créer ce spectacle, nous avons abordé des thèmes comme l’amour, l’argent avec l’échec professionnel suscitant des problèmes financiers. Mais aussi l’échec professionnel au plan sportif et dans le milieu médical. Nous avons aussi retenu des échecs mineurs, à l’image d’un anniversaire raté. Ceci pour ne pas se focaliser uniquement sur les échecs lourds et vitaux.

Cette évocation de l’anniversaire qui part en quenouille ou du verre que l’on se renverse accidentellement sur soi sont des événements universels. D’où ce désir de changer notre regard sur l’échec. Comment? En le racontant différemment.

Qu’avez-vous appris?

En adoptant une approche parfois inspirée de l’ethnologie, nous nous sommes rendu compte qu’il était loin d’être évident de questionner les gens sur l’échec. C’est une réalité bien plus difficile à cerner que la masturbation, qui recèle un aspect éminemment organique concret. A contrario, l’échec est une manière de voir un événement. C’est donc éminemment subjectif.

Dans la manière d’évaluer, de juger un événement passé, nos interviews ont révélé que le cerveau humain en vient à modifier l’échec. Pour le voir finalement sous un jour contenant invariablement du positif. Donc en le relativisant tant dans sa portée que dans sa possible gravité.

C’est une forme d’investigation?

Oui. Le spectacle est le fruit d’un questionnement doublé d’une enquête sur ce que peut être l’échec, les façons de le percevoir et de le ressentir. Ces expériences, perceptions et ressentis varient notablement d’une personne à l’autre. Comment est-on amené à se comporter face à son propre échec ou à ceux des autres?

Il s’agit d’un collage-montage d’interviews visant à préserver l’échec narrativement pur. Soit sans ses conséquences positives ou négatives. Ce montage est réalisé avec le plein accord des personnes interviewées devenant ainsi un matériau. L’intégralité des entrevues et anecdotes recueillies sur une heure chacune est transcrite puis redécoupée et agencée. Ces paroles sont entrecroisées, tuilées, chronométrées. Pour qu’elles dialoguent voire se contredisent entre elles. Ceci afin de raconter une nouvelle histoire.





Comment se présente graphiquement votre partition?


Partition est le bon mot. Le texte que nous avons est effectivement semblable à une partition musicale. Il est agrémenté d'une série de symboles destinés à représenter les pauses, les bégaiements, les moments d'incertitude, les rires, les interruptions...  Bref tout ce qui façonne la manière singulière dont une personne s'exprime verbalement. À chaque nouvelle rencontre, un lexique inédit et une diction différente s’affirment. C'est ce souci du détail et ce travail méticuleux sur la langue et l'oralité qui peut apporter une dimension comique et musicale à notre texte.

Et votre présence au plateau?

Nous insufflons de la légèreté aux propos recueillis avec nos petits accidents et catastrophes inopinées et burlesques au plateau. Ainsi nous avions prévu un épisode chanté qui est différé par un accident provoquant des événements en chaîne. Avant de se retrouver submergées par ce qui nous dépasse et que nous ne pouvons maîtriser. Il s’agit aussi de montrer comme les corps peuvent être physiquement affectés par l’échec.

C’est effectivement un ressort burlesque. Il tient aussi à l’incertitude suivante: Est-ce du jeu avoué ou des accidents bien réels? Si les témoignages sont toujours respectés dans leurs contenus, le spectacle regorge d’imprévus issus de la scénographie, des costumes ou du texte faisant douter, par exemple, qu’une comédienne joue le bon rôle. De cette tension, nait notre humour et une distance intermittente avec la matière du spectacle. Celui-ci est-il le bon? Se dérobe-t-il à sa réalisation en dévoilant son propre échec scénique par des bugs?

Qu’est-ce qui vous met en mouvement?

A l’image de notre précédent spectacle Y a pas de mal sur la masturbation, c'est l'extraordinaire qui émerge de l'apparemment banal. Il y a aussi de trouver le côté humoristique, poétique et concret des paroles qui nous sont confiées. Nous aimons travailler dans la joie, se faire rire mutuellement. Ce processus alimente notre duo théâtral, comique et clownesque.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Ça tombera pas plus bas

De et avec Alenka Chenuz et Amélie Vidon - Cie Alors Voilà

Du 12 au 14 janvier 2024, au Waouw, Aigle

Informations, réservations:
https://waouw.fr/?p=1#85


Du 17 au 19 janvier 2024 au Spot, Sion

Du 24 au 27 janvier, à la Comédie de Genève
Informations, réservations:
https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/ca-tombera-pas-plus-bas

Du 1er au 5 février, Clochards Célestes, Lyon (FR)

Représentations passées:

Du 27 octobre au 12 novembre, au Théâtre 2.21, Lausanne
Informations, réservations:
https://www.theatre221.ch/spectacle/535/ça-tombera-pas-plus-bas

Les 16 et 17 novembre à l'Échandole, Yverdon-les-Bains
Informations, réservations:
https://echandole.ch/spectacles/ca-tombera-pas-plus-bas

Les 23 et 24 novembre à l'Usine à Gaz, Nyon
Informations, réservations:https://usineagaz.ch/event/ca-tombera-pas-plus-bas