Habiter différemment le monde

Comment représenter une érosion progressive du lien au monde? Que vivrait-on si l’on était plongé dans une réalité tellement floue que les sens flancheraient et qu’il serait impossible de distinguer le réel de l’imaginé? Le brouillard est une métaphore de la dissolution des certitudes, une incapacité à vraiment saisir l’autre ou soi-même.
Michèle, Francine et Marilyne incarnent chacune des aspects de cette quête de signification, confrontées à un monde qui peine à leur donner un sens. Le premier opus, Crépuscule, met en lumière la perte de la vue. Là où l’image s’efface, la parole et la musique, grâce au pianiste Alexis Gfeller, prennent le relais.
L’oralité devient un instrument de navigation sensorielle, rappelant que, même dans l’obscurité, le son ouvre des perspectives insoupçonnées.
Dans Vibrations, l’absence de l’ouïe est compensée par une danse signée, où le geste, au contact de la danseuse Élodie Aubonnet, devient un vecteur poétique. Le bégaiement, souvent perçu comme un obstacle, se transforme en une chorégraphie vibrante, où le langage des signes magnifie le mouvement, rendant visible l’invisible.
Enfin Dédale fait du corps et de la mémoire un terrain d’expérimentation sensorielle. À travers le brouillard met ainsi en lumière la résilience face à la perte d’un sens notamment, tout en interrogeant ce que signifie être vivant dans un monde en perpétuelle dissolution.
Entretien avec le metteur en scène et co-auteur, Jean-Baptiste Roybon.
Jean-Baptiste Roybon: Plutôt que d’interroger le brouillard physique et météorologique, pourquoi ne pas interroger des personnes qui y vivent en permanence sur le plan des sens et perception?
Au sortir d’une représentation de Mon petit pays que nous donnions à La Comédie de Genève, une spectatrice m’a confié que le brouillard correspondait à son vécu actuel, perdant régulièrement un peu plus la vue.
Le tryptique s’est d’abord réalisé autour de la rencontre avec une personne malvoyante à Sion. Michèle nous alors donné son témoignage qui a débouché sur Crépuscule.
Puis, nous avons échangé avec Francine malentendante de naissance habitant Vevey. Cette artiste donne à voir de manière assez incroyable sa surdité. Ses œuvres sont d’ailleurs exposées lorsque nous jouons Vibration.
Nous avons enfin fait la connaissance de Marilyne atteinte à 50 ans d’un Alzheimer précoce. Mais une décennie après la survenue de sa maladie, elle est toujours capable de la raconter comme en témoigne Dédale. Il s’agit d’un parcours rare tant les décès toucheraient davantage les Alzheimer précoces que ceux survenus chez les seniors.
C’est le témoignage de Marliyne qui anime le troisième volet.
Pour Crépuscule - affections touchant la vue - et Vibration - troubles de l’ouïe menant à la surdité -, il ne s’agit pas spécifiquement de maladies dégénératives en termes de troubles cognitifs et de mortalité. Contrairement à Alzheimer avec Dédale, la mort ne plane pas derrière les handicaps ici auditifs, là visuels.
Depuis vingt-cinq ans comme éducateur social et depuis une dizaine d’années au théâtre, j’essaye de porter devant des gens comment d’autres personnes habitent ce monde. Je cherche à ce qu’il y ait une catharsis.
Du coup, nous pouvons développer une certaine empathie envers ces manières différentes d’habiter le monde. De fait, l’on se rend compte qu’il existe beaucoup d’endroits où il est possible de se comprendre et de se réconcilier entre nous.
Une compréhension renouvelée et mise en scène non sans humour de la manière dont les personnes avec handicap s’adaptent à la société. Cela sans taire toutefois leurs moments difficiles. La parole qui est délivrée n’est pas une parole suscitant le débat, elle est témoignages
Dans les entretiens, je me suis d’ailleurs inspiré de l’approche du sociologue et anthropologue français David Le Breton sur les postures dynamiques et empathiques d’accompagnement, d’autorité et de suivi.
De fait, les personnes qui s’expriment dans ce tryptique ne font pas de concession sur quelqu’un qui aurait à dire quelque chose sur leur vie comme le conjoint, les enfants, la famille.
C’est pertinent pour Vibration dans le cas de Francine qui face à sa surdité n’a pas appris la langue des signes. Elle confie que ce n’est pas son monde. Sans le critiquer.
Pour mémoire, il faut rappeler que la langue des signes a été interdite durant une trentaine d’années en Europe dès 1880. Il me semble que la communauté des personnes sourdes est mieux intégrée aux États-Unis, par exemple.
À l’occasion de Vibration, nous avons fait appel à la danseuse et chorégraphe Elodie Aubonney qui maîtrise la langue des signes qui est sa première langue d’origine, ses parents étant sourds.
Cette recherche en forme de fusion entre sa danse et le langage signé - entre un musicien live, une comédienne et une danseuse la langue des signes est concrètement intégrée dans le spectacle. Elle danse littéralement les signes amples à travers une forme de langue visuelle notamment dans la dernière partie de l’opus sur les textes de Francine, personne sourde de naissance.
La Compagnie travaille intensément la choralité grâce à toute la didascalie de l’oralité. Avec plusieurs personnes prenant en charge le texte, il est possible de démultiplier les moi et identités qui sont présents en nous.
À un moment de Vibration, une synchronicité plus aiguisée se développe entre les deux interprètes sans que cela devienne trop formel. Du coup, de personnages sont aussi créés, l’une devenant la fille, l’autre incarnant la mère. La choralité nous permet ainsi de dessiner des personnages.
De manière générale, avoir une pièce à soi est essentiel pour Michèle, Francine et Marilyne, tant le fait de sortir du foyer représente un défi et une épreuve pour ces personnes.
Dans Crépuscule, le pianiste Alexis Gfeller est peu ou prou le proche aidant. C’est une partition où le parlé peut devenir chanté.
Conçue tel un codex, la partition texte devient musique. Rapidement une phrase avec les respirations écrites se fait rythme.
Souvent nos textes s’apprennent à l’image de mantras, que l’on tourne et retourne pour les mémoriser. Sans partir dans la comédie musicale. Ou comment jouer avec cette langue
Ne voyant plus qu’extrêmement peu, Michèle relate une parole qui l’a marquée faisant écho au stade final de qui peut lui advenir, la cécité complète. Celle d’une personne disant être soulagée lorsqu’elle est devenue aveugle.
Pourquoi? Parce que tant que la vue est encore possible, elle est accompagnée d’une grande charge mentale. Mais aussi d’une douleur face à tout ce qui est photosensible. Pour assister à des spectacles, elle chausse des lunettes spéciales et des visières.
Au-delà de ces trois spectacles, la didascalie de l’oralité ou la poésie du bégaiement est l’écriture privilégiée au sein de nos créations. L’un des buts est de rechercher la respiration de la personne qui témoigne. C’est une manière de sentir et d’entendre les couches de la pensée.
Dans un premier temps, les entretiens réalisés sont entièrement transcrits sans faire de tris au sein d’un tapuscrit. L’intérêt se concentre notamment sur un bruit de bouche ou lorsque le corps se tend. Du coup, les suspensions forment les sauts de pensée. Ces derniers laissent une grande liberté au comédien et à la comédienne dans le jeu.
Marilyne reste persuadée que la maladie d’Alzheimer dont elle souffre et son récit de soi ont été déclenchés par la perte de sa mère. Sa relation à la mère était fusionnelle. Dès lors son décès fut traumatique.
Le couple qu’elle forme avec son époux est touchant tant il est un accompagnant très investi.
Un jour quand Marilyne ne reconnaît plus ce qui se trouve dans ses casseroles, son époux dessine simplement la plaque. Avant d’écrire: riz, petits pois, viande. Pour son épouse, la tension née de la désorientation s’est alors apaisée.
Elle est marquée par nuage d’ampoules qui sont en réalité des projecteurs ductiles et multifonctions. C’est le lustre d’À travers le brouillard. Il est marqué par une luminescence diffuse.
Il suffit ainsi de créer un brouillard au plateau pour obtenir une qualité vaporeuse, de l’ordre du mental. Ce décor lumineux favorise une dimension onirique commune à l’ensemble de nos créations.
À travers le brouillard
Le 15 novembre 2024 au Reflet, Vevey
Jean-Baptiste Roybon, mise en scène
Aline Papin, Véronique Doleyres, Basile Lambert, jeu - Alexis Gfeller, piano et son - Elodie Aubonnet, danse - Jérôme Vernez, vidéo et lumière
Cie Kokodyniack
Opus n° 1 – Crépuscule
Opus n° 2 – Vibrations
Opus n° 3 – Dédale
Surtitres en français - langues des signes français pour les opus 2 & 3
3 x 45 minutes, avec entracte après le deuxiième opus
Informations, réservations:
https://www.lereflet.ch/programme/saison-actuelle/detail/a-travers-le-brouillard
Précédentes représentations:
Le 29 octobre au Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains