Faire récit polyphonique d’un événement

Cette création convoque un théâtre physique, performatif et polyphonique. Il revient aux sources de la palabre en Afrique et du chœur cher à la Grèce antique. Mais aussi du jury citoyen et de l’improvisation jazz. On découvre les interprètes juchés sur un rocher. Entre ciel et terre insulaire, il.elles se font aussi l’écho d’interrogations sociales, existentielles et métaphysiques. Comme une leçon de persévérance dans un monde abîmé par les crises. Mine de rien, le spectacle aborde un univers se consumant, le nôtre. Il propose une manière humble et ludique d'y remédier dans le faire récit ensemble. Entretien avec Joëlle Fontannaz, metteure en scène, comédienne et co-auteure de L'Evénement.
Qu’explorez-vous à travers cette création?
Joëlle Fontannaz: Avec Tuteur (Quarts d’heure de Sévelin, 2015) et Titan (Far° Extra Time, 2017), L’Evénement s’inscrit dans un cycle interrogeant, par une narration polyphonique, la thématique d’un sauvetage collectif. Un état et une condition dans lesquels sont plongés l’humanité depuis bien des années. Sommes-nous dans une époque, où il serait bon de s’attacher à sauver le monde plus que le changer?
Cette préoccupation traverse ainsi nombre de mes travaux scéniques. Le dernier en date abordait notre stupeur et sidération commune. Celles que nous vivons actuellement face à la catastrophe guerrière en Ukraine, par exemple. Accompagnant les images de ce désastre, les mots «tragique» et «horreur» reviennent souvent. Le fait que le récit, empli de stupeur, soit coupé empêche de mettre les mots pour circonscrire et saisir quelque chose.
En s’appuyant sur un jeu de pensées improvisées, il existe précisément cette tentative de faire récit commun ensemble, quitte à ce que les voix des comédiennes et du comédien se chevauchent et se mêlent, dont témoigne L’Evènement. Ce qu’interroge notamment cette création? Parler de vive ensemble et du collectif, qu’est-ce que cela implique concrètement au jour le jour.
Vous avez trouvé un point de départ quotidien…
Oui. Je me suis rendue à Corfou pour découvrir une expérience collective épisodiquement en crise. Au fil de ma démarche artistique, j’aime bien partir d’une situation prosaïque. A priori, l’incendie d’un four à pain d’un collectif genevois sur une île grecque ne contient pas un potentiel dramatique monstrueux. Le pitch quasi anecdotique peut même prêter à rire.
C’est bien cet endroit de l’entre-deux qui m’intéresse. Un événement apparemment d’une infime gravité. Mais qui peut aussi l’être dans le même temps. Cette approche permet entre autres de problématiser les questions liées au fameux vivre ensemble, la cohabitation au sein d’une micro-communauté. Il s’agit d’un beau projet utopique qui contient aussi sa part de dystopie. Et partir d’une situation appartenant à la petite histoire permet potentiellement aux spectateur·trice·s de s’y identifier et d’y entrer avec légèreté.
Il a le pouvoir d’être à la fois anecdotique et potentiellement universel; on l’a pensé comme un mythe. Ce dernier révèle des questions qui peuvent avoir une portée philosophique. Ainsi, que fait-on face à la catastrophe? On part? On reste ? Qui sauve? Y a-t- il de la place pour les anti-héros?
L’utopie, est-ce se retirer ensemble sur une île loin de l’agitation du monde afin de créer des safe place propices à des modes de vie alternatifs? ceci à l’instar de ce que le Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes a pu l’être à un moment donné. Ce sont des lieux d’expérimentation sociale.
Dans sa forme semi-improvisée, la pièce montre précisément ce perpétuel réajustement dans lequel sont ses interprètes. Qui doivent raconter cette histoire. Cela dévoile que le trio est continument dans le péril de se cristalliser, figer dans un sens ou dans l’autre Et c’est précisément ce danger qui est moteur de jeu pour le collectif d’interprètes.
On peut ici citer ces mots de la philosophe des sciences belge Isabelle Stengers: «Dis-moi comment tu racontes, je te dirais à la construction de quoi tu participes.» Dans la question du collectif, il faut éviter, à ses yeux, la fusion. Et privilégier l’alliage permettant tant la cohabitation que la préservation du libre-arbitre et de l’autonomie de chacun.
Cette dimension de l’alliage est aisément transposable au plateau, chaque interprète peut développer son point de vue singulier sur la situation. Parmi les témoignages recueillis auprès des participants au collectif, on relève la voix de Santana (prénom fictif) évoquant un dictionnaire dont les pages servaient de combustible: «Et là, il y avait vraiment le dictionnaire à moitié entamé par le feu qui est resté longtemps symbole de ce four cramé posé sur la cheminée». On accède alors au mythe à travers cette dimension de consummation par le feu.
Au cours de la pièce, les comédien ne visent à maintenir de façon plus ou moins aléatoire la structure en triangle chère au chœur grec. Cette dernière a l’avantage de transposer la question de l’interconnectivité qui sous-tend le projet communautaire d’origine sur l’île.
Au-delà de la choralité de la pièce, les paupières des interprètes affichent un œil peint. Closes, elles donnent ainsi l’étrange et surréaliste illusion d'être ouvertes. Le spectacle ouvre alors sur un hors champ. Et module sur les thèmes du faux et du vrai si présentes au cœur des questions mythologiques.
Propos recueillis par Bertrand TappoletL’Evénement,
de Joëlle Fontannaz
Avec Mathias Glayre, Nina Langensand, Joëlle Fontannaz
Du 8 au 20 mars au Théâtre 2.21, Lausanne
Information, réservations:
https://theatre221.ch/spectacle/438/lévénement