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Élargissement créatif et réflexif

Publié le 21.09.2022

À La Grange (Dorigny), la programmation s’accompagne de réflexions, échanges et pensées sur le vivant. Ce geste artistique se déploie notamment en compagnie d’une aventurière photographe sur les mers. Ou se révèle ancré à terre, interrogeant une supposée sauvagerie en forêt.

A l’enseigne d’une proposition d’abord demi-saisonnière qui sera rapidement complétée, il y a ce désir de convoquer une myriade de formes scéniques. Ceci en augmentant leur réalité de plusieurs productions: programme de recherches, série de podcasts, résidences d’artistes et manifestation festivalière. Par un processus au long cours, l’ensemble se veut engagé face aux incroyable défis sociaux, vitaux et de productions culturelles de notre temps, tout en travaillant une veine souhaitée engageante pour les publics.

L’offre laisse ainsi une place voulue égale aux expressions scéniques contrastées. Du traditionnel à l’expérimental. Ce qui anime la directrice artistique des lieux, Bénédicte Brunet? Situer La Grange au cœur de partages féconds entre arts scéniques/visuels et savoirs au fil de leur création et transmission. Dans le mouvement de bascule d’un monde sous tensions environnementales et sociales, économiques, pandémiques et politiques, la programmatrice a choisi de favoriser les passerelles et dialogues collaboratifs entre artistes et scientifiques. Coups de projecteur avec Bénédicte Brunet sur l’esprit du lieu et plusieurs spectacles.


Comment avez-vous souhaité élargir les champs de création et de réflexion à La Grange?

Bénédicte Brunet: Mon impulsion première? Mettre en valeur le bel outil scénique rénové qu’est La Grange au sein d’un territoire. On y compte l’Université de Lausanne (UNIL), lieu central de par les sujets traités et les personnes qui la fréquentent. D’où ma volonté de favoriser les rencontres entre artistes programmé·e·s et les multiples facettes acteur·rices de l’UNIL autour d’interrogations et réflexions communes.

L’autre versant est d’amener les personnes de l’Alma Mater vers des problématiques artistiques. Pourquoi ne pas favoriser ainsi des échanges sur des moments communs comme celui de la recherche? C’est un temps peu pris peu pris en compte voire ignoré dans la réalisation d’un spectacle.



Qu’est-ce que le théâtre pour vous?

Je dirais avant tout un lieu de liberté immense. Il cultive ce que génère la création artistique sur nous. Songez aux sensations éprouvées face au spectacle vivant, la manière dont elles peuvent nous transformer. On peut voir les réalités d’un œil nouveau après avoir assisté à un spectacle. C’est cette dynamique ouverte qui m’a toujours passionnée au théâtre.

La pensée du scientifique et du chercheur-observateur du monde qui nous entoure me semble d’un apport certain dans le dialogue avec les arts vivants. Ceci pour mieux comprendre les fonctionnements humains et sociaux.





La première océanographe française, photographe et militante environnementale Ana Conti interroge ce que les images scientifiques peuvent générer de poésie et discours.

Pionnière de l’océanographie, Anita Conti (1899-1977) a anticipé la nécessité du développement durable et de la protection des océans dans leur biodiversité. Pour Les Océanographes, la metteuse en scène Émilie Rousset et la réalisatrice Louise Hémon font dialoguer archives visuelles et sonores et recherches d’aujourd’hui tout en utilisant l’enquête documentaire. À mon sens, elles ont développé une fascinante manière d’aller vers la recherche et les récits scientifiques avec à travers leurs postures de metteuse en scène et de cinéaste documentaire.

Ce sont deux exploratrices passionnées par ce qu’elles découvrent dans les riches archives d’Anita Conti, une scientifique à l’écriture poétique qui documente les réalités croisées. Ainsi les premières connaissances des fonds marins dans les années 50 du siècle dernier ont-elles amené deux options. Utiliser ces découvertes pour mieux protéger les océans et leurs écosystèmes. Ou les instrumentaliser dans un dessein économique, de surexploitation, pour remplir des objectifs de croissance de productivité. La pièce interroge le fait que l’humanité se retrouve souvent face à ce type de choix aux conséquences certaines.

La question de l’interdépendance et de l’acte de faire collectivement est interrogée à partir d’une célèbre pièce du Belge Maurice Maeterlink, Les Aveugles.

Le metteur en scène Vincent Collet conduit une trilogie autour du pouvoir dont Aveugles, ou comment se donner du courage pour agir ensemble est l’un des volets. Il s’agit ici autant d’une adaptation d’un classique toujours d’une grande acuité, Les Aveugles de Maeterlink que d’un travail inspiré par un essai Yona Friedeman, Comment vivre avec les autres sans être chef et sans être esclave? Ce geste artistique amène la question de la vie en société. Comment prenons-nous ensemble des décisions.

Comment parvenons-nous progressivement à prendre conscience du groupe et de ce qui nous lie à lui. C’est donc aussi une réflexion sur la démocratie avec l’idée de la cécité pouvant être politique ou sociale. La pièce insiste sur la réalité du groupe des Aveugles. Les références contemporaines proposées par le spectacle rendent parfois le texte fort drôle, léger permettent le dialogue avec le public.





Je suis la bête interroge le lien rompu avec la Nature.

Le remarquable dispositif de cette pièce nous fait entrer en quelques secondes en immersion au plateau avec la comédienne et metteure en scène Julie Delile. Dans une profonde obscurité, il y a ici une économie de gestes, d’images et de tableaux au service d’une proposition artistique étonnante et singulière. C’est une pièce créée en 2018 et à mon sens, il est important de faire vivre un répertoire.

A travers le personnage de Méline élevée par un animal sauvage, la pièce aborde précisément la question du Sauvage et de notre rapport à la Nature, reflet de nos questionnements actuels sur les relations entre Nature et Culture. Avec ce spectacle, on est amené à perdre certains sens pour mieux en retrouver d’autres.

On est pas venues les mains vides! questionne les relations de pouvoir.

Cosignataires de cette création, les comédiennes et metteuses en scène Tatiana Baumgartner et Caroline Imhof sont naturellement potentiellement au cœur de situations de harcèlement et d’abus présents dans le milieu des arts vivants, même si elles ne les ont pas personnellement connues. La pièce découle d’une réflexion sur l’éthique des relations, et passe par une analyse fine de ces dernières pour aller vers quelque chose de plus sain et apaisé dans ce domaine.

Voici une question ardue demandant un certain recul pour pouvoir l’aborder en pleine tourmente. Ce n’est ainsi que par glissements successifs que l’on entre dans une situation où l’emprise, la relation de pouvoir toxique et la violence psychique et parfois physique éclatent.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


La Grange - arts et science - UNIL

Prochains spectacles:
Ballad, de Lenio Kaklea, du 22 au 24 septembre
Aveugles, ou comment se donner du courage pour agir ensemble, par Le joli collectif et Vincent Collet, les 6 et 7 octobre

Découvrir la saison 22-23, informations et réservations:
https://www.grange-unil.ch