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Eden imaginaire et quotidien

Publié le 16.04.2023

Des instants de paradis gorgés de solitude existent-ils au détour d’un simple banc ou du jardin des délices édéniques que certaines traditions situent en Arménie? Sur une idée du bassiste André Hahne, Eden, à savourer au Théâtre L’Echandole à Yverdon-les-Bains les 21 et 22 avril, est un concert de jazz métissé.

Il est parsemé de mots concis et d’influences plurielles. Le spectacle réunit le guitariste, écrivain et poète Stéphane Blok, le saxophoniste Guillaume Perret et 60 Miles Jazz Trio - André Hahne (basse), Nicolas Gerber (piano) et Philipp Leibundgut (batterie). Au centre de cet Eden, qui se livre non sans violence dans sa sédentarité de forteresse paradisiaque, les paroles poétiques de Stéphane Blok semblent arrachées à une solitude moins inquiète que disponible à ce qui advient et à l’Autre. Elles bouleversent doucement notre vision du récit biblique des origines de l’humanité. Et tentent de subvertir frontières, murs et barrières.

Les auditrices et auditeurs complices de leurs périples nomades imaginaires sont emmenés au cœur de fantaisies musicales mêlant partition subtilement ciselée et lignes improvisées. Bivouac avec André Hahne et Stéphane Blok.



Qu’avez-vous retenu de l’Eden?

André Hahne: Si l’on revient aux origines du projet, il existe le désir de tendre vers une image positive dans cette période morose du Covid que j’ai fort mal vécue. D’où l’idée d’évoquer le Jardin d’Eden. C’est surtout en travaillant sur un concert du pianiste arménien jazz et world Tigran Hamasyan que je suis tombé sur une antique carte où figurait le Jardin d’Eden du Paradis situé en Arménie.

Ni une ni deux, je me suis dit que cela devait être un lieu incroyable en pleine nature. La tradition le situant entre le Tigre et l’Euphrate sur terre arménienne semble la plus consensuelle.



Pourquoi Tigran Hamasyan?

Cet artiste est de ces musiciens ayant une identité tellement forte qu’ils vont évidemment nous influencer. N’amènent-ils pas un genre en soi qui leur est propre? J’ai eu le même sentiment avec le contrebassiste de jazz et auteur-compositeur Avishai Cohen à ses débuts, il y a une quinzaine d’années. Ce qu’ils ont amené à ma musique? La dimension des polyrythmies que l’on s’amuse tous à travailler dans l’improvisation. Le but est alors de créer une émotion chez l’auditeur et l’auditrice.

Cette émotion nait en réalité de formes de vagues oscillant entre des tensions et leur résolution. La composition peut ainsi être harmonique ou rythmique. Dans les musiques originaires de l’Est, nous travaillons beaucoup sur ces rythmes et tensions.

Comment s’est déroulé le travail de création musicale préparatoire à Eden?

Tous les musiciens se sont rencontrés en studio pour y enregistrer une dizaine de jours. Le travail pouvait se développer autour de certains motifs, imaginaires et atmosphères se rattachant au Jardin d’Eden. Nous pouvions aussi partir simplement de mots, voire de sentiments ou d’émotions. Sans amener nécessairement une composition, la collaboration s’est développée essentiellement sur la base d’improvisations. Ceci en se ménageant une liberté totale dans le dessein de trouver des textures, motifs et ambiances communs.

Stéphane Blok les a ensuite réunies pour y placer ses textes. Il y aura environ neuf chapitres musicaux.





Un exemple?

Le Jardin d’Eden peut incarner le début et la fin de l’Humanité, la naissance et la mort. Ceci dans le désir de soulever une série de questions destinées à l’auditeur et l’auditrice et non d’apporter des réponses définitives. Le spectacle s’ouvre ainsi sur Le Mystère en guise de chapitre inaugural. Sous un angle un brin moqueur, il interroge le fait que nous vivons une époque saturée de la volonté de tout expliquer dans l’immédiat. C’est un morceau léger surprenant, staccato, véloce et tout en puissance, peut-être aux frontières de la techno.

Et pour d’autres chapitres?

Le second explore le monde des souvenirs diffus parfois indescriptibles et possiblement présents dans notre ADN. À mon sens, ce chapitre met au jour ce que l’on a en nous du Jardin d’Eden au plan de la mémoire. Et les manières de retrouver ce Jardin mythique au quotidien si tant est que nous avons tous sa trace en nous dans les temps difficiles que nous traversons.

Intitulé Partir, le troisième chapitre retrouve l’étymologie du mot Eden rapportée par certaines traditions. Qui est celle de l’enclos ou de la barrière. À ce titre, le mot ramène ainsi aux débuts de la sédentarisation et à la sécurisation d’un lieu dans l’Histoire. Cela peut aussi ramener à la réalité des migrations contrecarrées par la protection que certains érigent avec des murs.

Stéphane Blok, vous êtes un habitué des collaborations avec d’autres artistes?

Stéphane Blok: Oui. André Hahne, qui a choisi le thème du Jardin d’Eden et le trio 60 Miles, venant de sortir l’album Ice Scream, ont l’heureuse habitude d’inviter d’autres musiciens afin de produire des spectacles. Nous sommes donc avec Guillaume Perret, les deux invités de cette création. Quant au fait de m’approprier un thème pour écrire, il fait humblement partie de mon métier, le premier étant guitariste.

Que l’on songe au livret de la Fête des Vignerons co-signé avec l’écrivain et poète Blaise Hofmann parmi tant d’autres. J’ai participé à une Passion montée dans les cathédrales de Suisse Romande tout en sortant Les Poème de la Veille sous le label Hummus Records avant de réaliser en mars dernier un spectacle intitulé Dans l’attente de jours meilleurs dont il serait fâcheux de douter, en compagnie de l’Ensemble Babel, classique et contemporain. Son livret laisse la voie libre à l’improvisation pour une satire de notre temps en forme de long poème *.

Et sur l’Eden?

J’ai beaucoup aimé travailler sur ce thème, en soulignant qu’il existe souvent une confusion entre le Paradis ou monde parfait et l’Eden. Jardin avant tout, celui-ci évoque la vie naturelle avant celle des humains. Il m’intéresse de creuser cette confusion entre la Paradis perdu et le Paradis à venir.

Il me semble intéressant de l’aborder en cette époque de névrose qui contraint souvent à se confiner dans l’échec. Travailler cette matière face à l’effondrement de la biodiversité et la Guerre en Europe notamment m’a paru salutaire. On se construit ainsi un Paradis ou un Enfer.

C’est-à-dire...

L’humain n’a-t-il pas à vivre dans son quotidien des moments de Paradis et d’autres d’Enfer? Il est pertinent de l’extrapoler aujourd’hui en le replaçant au cœur de notre actualité. C’est d’ailleurs souvent pour cette dimension d’actualisation que je suis engagé. N’étant ni philosophe ou intellectuel, lorsque je suis engagé, c’est pour faire de la poésie. Et trouver des points d’ancrage dans le quotidien.





Parlez-nous du seul écrit diffusé jusqu’ici pour présenter la création: «La terre promise/est un endroit où l’on s’assied pour/Ne rien faire/C’est un banc/Un Tronc/Le Sol/Les herbes,/une pierre/Alors quelqu’un s’en vient/Vous demande quelque chose/Ou ne vous demande rien/Peu importe/Et si personne ne vient/Peu Importe»?

Il remonte aux alentours de 2005. À mon sens, il correspond bien à la description d’une attente doublée d’une perception croisée du Bonheur, du Paradis et de l’Enfer. À l’heure actuelle des répétitions, il m’est délicat de vous livrer des textes encore provisoires et en travail. À ce titre, j’aime aussi me laisser influencer par la musique, ses rythmes, dont la forme s’imagine encore maintenant avant les représentations.

Mon plaisir s’est cristallisé autour du mystère de ce Jardin d’Eden, à une époque où l’on veut tout résoudre. Ceci avec une prétention d’espèce allant fort loin dans l’espace ou dans l’ADN des végétaux.

Et le mystère demeure...

Assurément. Le mystère reste intact sur notre position et notre réalité sur Terre à travers l’Eden, cet avant-vie et cet après-vie de l’Humanité. Peut-être un humain humble doit-il continûment se questionner relativement à ce grand thème métaphysique qu’est la raison même de la vie? D’où venons-nous et où allons-nous? Eden, donc.

Au plan historique, le Jardin d’Eden marque aussi le passage de chasseur-cueilleur à l’homme regardant son propre terrain. Dès que l’on se sédentarise, tout change. Prenez ainsi l’étymologie latine du mot pays, pagus. Il désigne notamment la baguette servant à battre à mort les adolescents pour les contraindre à se souvenir des frontières. Soit où s’arrête le chez soi et où débute le chez l’autre.

Il existe donc toujours une violence accompagnant le Jardin d’Eden marquant la sédentarisation. Aujourd’hui ces notions de nations, de frontières et de guerres sont omniprésentes. D’où mon intérêt à créer des liens entre un lieu fixe, statique et les tensions qu’il suscite. Cet endroit génère in fine l’Enfer par sa prétention de Paradis. On est donc pas ici dans la métaphore.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Eden
Les 21 et 22 avril à L'Echandole, Yverdon-les-Bains

Stéphane Blok, textes et guitare - 60 Miles Jazz Trio (André Hahne, basse - Nicolas Gerber, piano - Philippe Leibundgut, batterie) - Guillaume Perret, saxophone

Une coproduction de L’Echandole – Yverdon-les-Bains

Informations, réservations:
https://echandole.ch/spectacles/jardin-deden/

*Les trois représentations à L’Oriental de Vevey en novembre 2022 débouchent sur l’enregistrement d’un album chez Hummus Records qui sera verni à l'automne 2023, ndr

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