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A bouche déployée et corps étrange

Publié le 03.09.2022

Comment partir du cri ralenti et de la violence faite aux corps? Mêlant burlesque, grotesque et tragique, la chorégraphe et danseuse Ruth Childs y excelle dans Blast!, visible du 21 au 25 septembre à l’Arsenic. Finement accompagné des compostions alliant le rythme à l’atmosphère du batteur et compositeur Stéphane Vecchione, ce solo propose une mise en mouvements et expressions visagistes grotesques d’émotions contrastées.

Il explore de manière singulière la relation entre souffle, voix, grimace, espace et musique. La palette expressive de Ruth Childs passe de la stupéfaction bouche bée à la reptation blessée. Comme le titre explosif de la pièce le suggère, l’interprète semble tour à tour absorber l’air ambiant puis le relâcher puissamment. S’inspirant de sculptures et récits, l’artiste chorégraphie au scalpel un corps pris entre pitié et terreur, burlesque et pathos.

Entretien avec Ruth Childs au détour de son étonnant morphing corporel.


Quelle a été votre approche de la violence et de la grimace en partant notamment des Têtes de caractère de Franz Xaver Messerschmidt, artiste du 18e s., ayant sculpté l’art de la grimace.

Ruth Childs: Pour Blast!, j’ai été inspirée par une méthode de travail partagée par la philosophe des sciences Vinciane Despret lors d’un séminaire mené au Théâtre de Vidy en 2021. De manière empirique, elle demande autour d’elle des références concernant le thème abordé, le dialogue avec les morts dans le cas de son étude. La philosophe s’oblige ainsi à suivre chaque piste de références données afin d’en élargir le spectre.

Reprenant cette méthode d’enquête, j’ai demandé parmi mes proches ou non, sources, études, réalisations dans l’art visuel, sculptures et peintures touchant à l’expressivité de divers types de violence, à des personnes de mon entourage. J’ai aussi trouvé des récits notamment mythologiques et histoires contenant une dimension violente. D’où cette référence à Franz Xaver Messerschmid donnée par Lou Forster Au début, elle a nourri la recherche sur la grimace., la manière de l’amener dans le corps, l’utiliser chorégraphiquement.



Concrètement…

Lorsque ma bouche est grande ouverte, que se passe-t-il au plan du poids du corps, des muscles et fibres? Comment dès lors partir des têtes violentes immobiles de Franz Xaver Messerschmidt. Ce fut l’une des sources convoquées dans mes premières recherches sur la façon d’incarner une grimace. Il y eut le désir de se confronter à d’autres corps que le mien, ceux présents dans l’art ou fictifs. D’où la présence de ces images qui m’ont servies de matériaux pour élaborer la pièce.

Selon vous, votre gestuelle est un possible antidote à la violence.

Imaginer la grimace sur un corps revenait à l’idée d’une forme d’explosion. A l’instar de ce qui surgit de nous, ces grimaces sont parfois incontrôlables. Elles sortent ainsi brusquement. Souvent nous sommes amené.es à les retenir et refouler en société. Dans un cadre abstrait, il a donc fallu réfléchir sur la manière de contenir une expression du visage. Comment lui résister émotionnellement, physiquement. Puis la façon de la relâcher. En studio de nombreux essais ont été mené avec le muscle, la rétention physique, le tremblement.

Pour le titre de cette chorégraphie…

Il a le sens premier d’explosion, de vague destructive, d’une note tenue. Sous l’angle de la grimace, il existe cette interrogation sur sa nature. Est-ce un élément qui jaillit subrepticement pour mieux disparaître? Je suis allée plus loin ouvrant sur les sons, les mots qui sortent, parfois malgré nous, de nos bouches.





Comment est venue la lenteur?

A mes yeux, la déconstruction et l’abstraction des grimaces sont essentielles. Il s’agit de déformer la temporalité du corps. Pour pouvoir précisément le regarder autrement. En témoigne la bouche ouverte. Elle nous donne possiblement le signal d’une personne qui crie ou est fâchée. Mais si je reste bouche bée durant quinze minutes, on commence à y percevoir une forme de trou noir. Il s’agit alors de mieux voir, ressentir ce que le corps fait afin de garder cette bouche grande ouverte. Défilent ainsi des impressions contrastées sur une illusion d’optique que favorise cet exercice expressif.


C’est un chamboulement de la perception…

Oui. Cette pratique expressive, gestuelle et mouvementiste ouvre vraiment le spectre de tout ce que l’on peut voir du corps et ressentir face à lui. Il y a une forme de charge d’informations tant pour le.la spectateur.trice que la personne qui performe. De même, cela ouvre le champ des possibles. Mais dans le même temps cette grimace tenue fige.





Et le travail sonore?

Je trouvais intéressant de dissocier le son de l’image. Même si j’ai la bouche ouverte, je retiens et le temps et le son. Cette dualité se retrouve bien au début du solo. Il y a aussi le regard soutenu au public. Cela marque le temps que ce regard met pour sortir du corps tout en me trouvant simultanément éloignée du public. Plusieurs tiraillements coexistent toujours dans la même image. Par la lenteur, c’est précisément une tentative de donner de multiples sens au corps et à l’image.

Votre précédant solo fantasia travaillait déjà l’articulation voix-corps.

Les mots prononcés ressortent de mon corps comme des bribes. Ils ne viennent pas de textes existants et publiés même si j’ai été inspirée par certains écrits. Quant à lui, Stéphane Vecchione, le créateur sonore avec lequel je travaille depuis des années, favorise la réalisation de partions vivantes, ductiles qui peuvent bouger. Et réagir directement à ce que je réalise sur le vif au plateau.

Dès lors, j’ai la possibilité d’enclencher des sons singuliers avec ma voix. De son côté, la batterie que joue le musicien a la propriété d’exagérer le son émanant du corps, de le déformer, le rendre absurde ou musical. Le mot va ici bien au-delà de ce qui contient un sens. Il est son, un rythme pour, à nouveau, ouvrir le champ des possibles à son écoute. Que la parole suscite un impact dans le sillage de la poésie sonore. Le mot est transformé, altéré par le système d’amplification, les effets et les percussions. Ce dispositif déplace le sens et suscite une ambiguïté, voire une certaine forme d’ironie.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Blast!, de et avec Ruth Childs

Du 21 au 15 septembre à l'Arsenic, Lausanne
Informations, réservations:
https://arsenic.ch/spectacle/blast

Stéphane Vecchione, recherche et création sonore