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Vieillesse amie

Publié le 27.11.2022

Aborder la vieillesse sur le ton de la comédie est inhabituel. C’est le pari réussi de Tout doit disparaître, pièce créée au Théâtre Montreux Riviera et à l’affiche du Pulloff Théâtres, du 29 novembre au 11 décembre. Entre des voilures blanches rendant toute réalité incertaine se joue un huis clos féminin. Lorsque Blanche, la huitantaine sereine décide de quitter les rivages de son appartement avec mobilier de marque, l’inquiétude s’installe chez sa fille Rosine conviée pour la mise en sacs poubelles des objets du déménagement. A ses côtés, son amie de toujours va-t-elle se muer en ennemie intime? Et Blanche se destine-t-elle vraiment au placement volontaire en EMS?

La pièce signée Laurence Voïta, prix du polar 2021, scénariste pour le cinéma et auteure du savoureux En cherchant les oeufs, aurait-elle pu être imaginée par les maîtres francophones de la comédie douce-amère à pente existentielle métaphysique: Yasmina Reza et Florian Zeller ou Remy Devos et Eric-Emmanuel Schmidt? Pas vraiment. L’écrivaine a une sensibilité à la photographie comme espace de mémoire où l’on peut démonter et remonter une vie façon puzzle. Mais aussi aux objets, tel ce coucou helvétique en berne. Un art aussi de parler des petits riens et de la vieillesse comme une liberté, des possibles. Et non une servitude dictée par d’autres, une phase où le corps part en lambeaux et le cerveau en charpie.

Enfin les personnages offrent trois rôles gouteux à des comédiennes d’expérience rompues à tous les registres de jeu - l’émouvante et drôle Véronique Montel, Florence Quartenoud, éperdue femme-enfant portant salopette et la piquante et détachée de tout ou presque, Anne-Marie Yerly. Rencontre avec Michel Voïta qui signe la mise en scène.



Vous partagez la vie de la dramaturge et écrivaine Laurence Voïta, prix du Polar 2021. Comment se passe votre collaboration?

Michel Voïta: En réalité, nous avons mis très longtemps à travailler ensemble. Pourquoi? Nous n’y parvenions simplement pas tout en s’engueulant rapidement. Puis nous avons appris à œuvrer en commun, notamment lorsque je mets en scène ses textes après les avoir découvert quasi achevés. S’il m’arrive d’intervenir ensuite par quelques demandes ce de corrections que l’auteure fait ou non, il ne s’agit pas du tout d’une écriture à quatre mains. De même, lors des répétitions avec les comédiennes, Laurence n’arrive qu’en dernière semaine.



Pour un comédien comme vous ayant incarné un sage et savoureux grand-père à la dernière Fête des Vignerons, l’un des rôles les plus médiatisé de l’histoire des scènes romandes, on pourrait dire à chacun.e ses tâches et les vaches seront bien gardées…

Peut-être. Nous avons développé une manière de travailler très respectueuse de l’autre. Ceci sans œuvrer vraiment ensemble. Existe-t-il des thèmes et situations dans la pièce qui sont proches de nous? Probablement. C’est en tout cas sa manière d’écrire à partir d’histoires et de personnages qui la touche. Dans le même temps, elle n’est ni Rosine, la fille de Blanche pour qui Tout doit disparaître. Encore moins Isabelle ou Blanche. Ce dernier personnage partagerait éventuellement quelques traits avec la mère de Laurence. Sans doute de manière fort lointaine. Elle n’est donc aucune de ces trois femmes. Ou possiblement les trois ensemble.





La pièce prend à contre-pied nombre d’intrigues développées au théâtre et sur grand écran autour de la vieillesse contemporaine (solitude, troubles cognitifs, pertes de repères, Alzheimer, violences, hantise…)

Pour une part, oui, je le crois. N’oublions pas qu’il s’agit aussi d’une authentique comédie. Mais la démarche d’une personne âgée choisissant volontairement et avec aplomb de mener sa barque et sa destinée sans avoir de comptes à rendre à personne participe surtout de l’optimisme fondamental de Laurence.

Maintenant Blanche va-t-elle en Maison de retraite? Apparemment oui. Mais le doute est permis. Marcello, son «amoureux de la Maison des Grands Arbres» existe-t-il vraiment? La question reste ouverte. Se dirige-t-elle du côté d’Exit* car elle serait malade sans que nous le sachions? Mystère. Tout cela est abordé d’un point de vue léger. Ou simplement positif. Après plusieurs semaines de représentations, la figure de la mère fonctionne incroyablement bien auprès du public.

Blanche est une forme d’absence-présence.

Exactement. Cette mère est là sans être là. Nous avons veillé avec le scénographe Jean-Luc Taillefer à créer un décor scandé par des laïs blancs qui tombent. Blanche peut continument s’y trouver comme présence. Juste derrière ces gazes, elle écoute, intervient. Elle s’y révèle présente et non tout à la fois. Elle vient avant de repartir.

Lorsque Blanche arrive et devient visible, c’est toujours de manière quelque peu surprenante. On la découvre au centre de nombre d’échanges. Cette femme démonte les évidences tout en demeurant essentiellement farceuse. Elle a une vraie malice. Et c’est précisément cette malice qui la rend joyeuse. Et rend joyeuse jusqu’à la perspective d’Exit.





La société et les proches auraient-ils oublié ce que représente le libre-arbitre chez une senior ici bien portante, autonome et indépendante?

Absolument. Il s’agit bien de libre-arbitre avec Tout doit disparaître. Etant le premier lecteur de la pièce, je me suis rendu compte que son auteure elle-même ne savait pas ce qu’il allait advenir de Blanche.

C’est au fond un double libre-arbitre. Celui de Blanche et du spectateur. A ce dernier de décider si la mère est en marche vers Exit ou pas. Ainsi à chaque soir de représentation, je m’enquiers auprès de spectateurs sur la destination finale choisie par Blanche. Pour certains, la chose est entendue, c’était Marcello. Pour d’autres, elle va pour sûr à Exit. Cette malice me plait beaucoup.

Quelles sont les rapports entre Rosine et son amie Isabelle?

Le fond de leur relation est que loin de se crêper le chignon, elles restent des amies d’enfance qui se sont connues à la maternelle. Tout en ayant deux vies fort différentes, elles ne se sont jamais quittées. Si elles peuvent s’échanger quelques horreurs blessantes, cela n’entache en rien une incroyable amitié. Ce que j’aime dans l’écriture de Laurence est bien la singularité de son théâtre qui se traduit par ce regard aigu porté sur les êtres.

Sur la relation mère-fille...

Mère et fille s’aiment énormément. D’un côté, Blanche est tranquille, certaine de son amour porté à Rosine. D’où le fait qu’elle jouit d’une grande autonomie pour tracer sa route. Quant à elle, sa fille pensait avoir une relation d’intimité et de confiance avec Blanche. Dès lors, elle se retrouve trahie par la décision maternelle de s’en aller, proprement incompréhensible à ses yeux. Sa mère en devient une quasi-étrangère car elle ne comprend plus son fonctionnement.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Tout doit disparaître
Du 29 novembre au 11 décembre au Pulloff Théâtres, Lausanne

Laurence Voïta, texte
Michel Voïta, mise en scène

Avec: Véronique Montel, Florence Quartenoud, Anne-Marie Yerly
Spectacle créé au Théâtre Montreux-Riviera (TMR)

Informations, réservations:
https://www.pulloff.ch/tout-doit-disparaitre/

*En 2020, 1280 personnes (59% de femmes et 41% d’hommes) on fait appel à Exit pour mourir en Suisse. L’âge moyen est de 78,7 ans. L’association d’aide au suicide a constaté une hausse de 40% des dossiers urgents liés ou non à la pandémie. Exit Suisse romande comptait 31’070 membres en 2020 pour un chiffre national de 135’000. Les suicides assistés sont très rares en Suisse (1,5% des 67’000 décès en moyenne par année). Source: Le Temps-ATS, 21.02.2021.