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Les théâtres d’illusions du pouvoir

Publié le 13.12.2021

Le théâtre de Genet met au jour les implacables et réversibles mécaniques du pouvoir. La version almodovarienne confondant bourreau et victime de la Compagnie Un Air de Rien pour ses vingt ans, de Le Balcon ou la Maison d’illusions d’après Jean Genet est visible à l’Arsenic du 17 au 23 décembre dans le cadre de la saison imaginée par la Grange de Dorigny.
La pièce resserrée ici sur l’essentiel et le saillant, traduit, non sans audace, les puissance et périls de l'illusion. Dehors, la rébellion et les détonations déferlent. Dedans la maison close de Madame Irma, la perversion se lit moins sur les écrans de contrôle et les mots que dans les gestes et rituels gothiques, ludiques, révélateurs et ambigus. Les pouvoirs constitués que sont le Clergé, le Politique et le Militaire s’adonnent à des scénarios de domination loin d’être univoques.
Agitatrices de réalités et perceptions du monde, la metteure en scène Sandra Gaudin livre quelques thèmes et constellations interrogeant nos rôles et partitions au sein d’une société sans pitié.


Qu’est-ce que vous a interpellée dans cette pièce?

Sandra Gaudin: Il y a le désir de poursuivre autour de cette interrogation essentielle concernant le vrai, le faux, l’illusion. Une thématique amorcée dès la précédente pièce que j’ai montée d’après l’artiste franco-chilien Alejandro Jodorowsky et son idée d’un «univers qui nous rêve». Une œuvre précisément appelée, Cabaret des réalités. Par ailleurs, la pièce remet pertinemment en question les croyances convenues dans une langue qui marie grâce et violence.

Où est le vrai, le faux et l’illusion, ces questions sont aussi au centre du Balcon signé Genet. On prend souvent l’existence très au sérieux. Mais la vie n’est-elle pas aussi mascarade et grand jeu? Ne se costume-t-on pas dès la naissance par rapport à un scénario choisi? Le monde ne se révèle-t-il pas une vaste mise en scène? C’est métaphysique chez Jodorowsky. A ses yeux, nous choisirions, en partie, notre contexte de vie et nos réalités.



D’autres sujets…

Oui. L’importance essentielle de notre propre image. Est-ce que nous la composons, l’élisons, la retenons? Cette image de soi est-elle plutôt le fruit des interactions et échanges avec les autres, la société? Ce qui m’intéressait de continuer à fouiller? Le vrai poids de l’image qui se reflète dans Le Balcon, sa dictature d’aujourd’hui, bien au-delà des réseaux sociaux.

Si la Révolution échoue dans cette farce funèbre lointainement inspirée par la Guerre civile espagnole, il existe une mécanique cyclique désespérante marquée par le retour de l’ancien, une fatale répétition des mêmes événements et fonctionnements.

Et l’écriture du dramaturge français?

L’écriture est fort belle, puissante, mais parfois par trop foisonnante. Elle a évolué au gré des cinq versions de la pièce écrites par Genet. A mes yeux, c’est rendre service au texte que de l’élaguer afin d’aller à ce qui me parait essentiel.

Ainsi dans ce passage toujours d’une grande acuité mentionnant «une image vraie née d’un spectacle faux». Pour l’auteur, le spectacle est moins une parodie qu’une allégorie sociale sur la condition humaine. Je suis ainsi partie de la question du fantasme et de l’illusion plutôt que du rapport de clients à des prostituées au sein d’une maison close tenue par Madame Irma (Hélène Cattin).





Sur la scène d’ouverture entre voyeurisme, confessionnal et peep-show.

Ce tableau confronte l’Evêque à une forme de palais de glaces. Pour endosser la fonction de prélat, il se sent contraint de passer par une sexualisation avec celui qui pourrait être un enfant de chœur placé sous la «jupe» sacerdotale. C’est écrit ainsi. La perversité fait alors pleinement partie de la fonction du dignitaire religieux. Il me semblait pertinent d’interroger ce stéréotype de l’Eglise qui est aussi une réalité avérée de maltraitance systémique et d’abus envers les enfants.

Sur la nature du fantasme…

Il est nécessaire de se distancier de toute littéralité. Par l’entremise de ses «filles», Madame Irma met en scène en ses salons le désir de s’abstraire en une Image sacrée. Un client joue à être Evêque, d’autres seront Juge, Général ou Clochard. Loin d’offrir une palette de fantasmes sexuels, l’intrigue s’attache à des représentations iconiques d’archétypes. Au texte, j’ai ajouté d’autres extraits d’œuvres de l’auteur, notamment du
Journal d’un voleur, 1949 – autofiction de Jean Genet, où il raconte notamment ses amours sur fond de prostitution, de trafic d'opium et de guerre d'Espagne, ndr.




Sur Madame Irma, la tenancière du bordel…

C’est un personnage d’une grande dureté. Elle renferme toutefois angoisses et inconscient et émotions que l’une des scènes s’emploie à révéler. Dans son établissement, elle peut agir comme une metteure en scène, imaginant et régulant les scénarios et les fantasmes des clients notamment ceux de jouer les figures d'autorité de la société traditionnelle.

Sa relation avec le chef de la police demeure énigmatique. Ont-ils des sentiments l’un pour l’autre? Je suis plutôt partie du principe que l’écrasante majorité des personnages de la pièce ne peuvent éprouver d’authentiques et sincères sentiments réciproques. La relation entre Madame Irma, qui joue les sentiments, et le policier voulant absolument être représenté comme image au bordel car c’est une manière de se survivre, de pérenniser son personnage et sa personne est de l’ordre du deal comme chez le dramaturge français Bernard-Marie Koltès – dont Sandra Gaudin a adapté Sallinger, ndr.

Un tableau voit Madame Irma plaquer sa main sur le sexe du fonctionnaire sous son pantalon avant de recevoir un coup de poing.

Il ne s’agit pas de violence conjugale, mais essentiellement de rapports de forces ritualisés et mis à nu. Les rôles de bourreaux et victimes semblent épisodiquement interchangeables dans la fable. Tous les protagonistes sont interdépendant.es. Du coup, c’est un univers dépourvu de morale et d’éthique. En témoigne la scène du Juge. Elle voit une circulation des rôles de pouvoir au sein d’un triangle relationnel. Sans victime, le Juge avoue ainsi ne plus pouvoir exister. Sans voleuse, il ne peut être un Juge. Le coup de poing s’inscrit effectivement dans ces rapports changeants réunissant dominants et dominés.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Le Balcon 
ou la Maison d’illusions

D’après Jean Genet
Sandra Gaudin, mise en scène

Du 17 au 23 décembre à l’Arsenic, Lausanne.

Informations, réservations:
https://wp.unil.ch/grangededorigny/évènement/le-balcon-ou-la-maison-dillusions/?instance_id=4155

Un spectacle de la saison de La Grange de Dorigny-UNIL

Avec Hélène Cattin, Maria de la Paz, Hugo Braillard, Gérard Diggelmann, Valérie Liengme, Christian Scheidt, Luigi Viandante, Denis Lavalou, Arthur Besson, Arnaud Valois

Un spectacle de la Cie un Air de Rien