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Large palette immersive à l'Arsenic

Publié le 29.12.2023

La seconde partie de la saison 2023-24 de l’Arsenic - Centre d’art scénique contemporain (Lausanne) illustre sa force de propositions et sa diversité créative et coproductrice rayonnant loin à la ronde.

In Pulse d’Anne Rochat imagine un espace atemporel, immersif et participatif rythmé par des battements de cœur. El Adaptator réunit le chorégraphe historique Marco Berrettini et la danseuse et chorégraphe Milena Keller dans une veine poétique musicale, dansée et chantée doucement loufoque autour de sujets dits sensibles. Dû à Natasza Gerlach, Hopecraft Ceremony aborde la respiration comme acte de partage tandis qu’Uproar cosigné Simone Aughterlony et Michael Günzburger interroge la figure de la Chimère.

Explorer la vulnérabilité cachée à l’ère de TikTok et Instagram est le pari sensible relevé par Renée Van Trier au détour de son Humble. Fort de son blackmilk, Tiran Willemse évoque une "mélancolie masculine noire" dans sa performance arpentant les représentations de corps masculins, africains et afro-américains.

Ceci parmi de nombreuses démarches artistiques mises en lumière. Dessiner un équilibre entre artistes en émergence et signatures confirmées est l’un des horizons de cette dense et diversifiée programmation. Alliant notamment performance, danse, musique, stand-up et théâtralité de plateau, l’offre saisonnière propose découvertes et fidélité à des démarches inventives et audacieuses. Elle s’inscrit aussi dans un ample réseau de diffusion et de circulations des œuvres tant au plan suisse qu’à l’international. Coups de projecteur sur plusieurs spectacles en compagnie de Patrick de Rham, directeur de l’Arsenic.



Qu’est-ce qui fait l’une des caractéristiques des programmations de l’Arsenic?

Patrick de Rham: Un axe fort est la fidélité dans le suivi d’artistes sur une longue période. Ceci à l’image de Simone Aughterlony, Alexandra Bachzetsis, Marco Berrettini, Maud Blandel, Ruth Childs, Pamina de Coulon, Oscar Gómez Mata, Marie-Caroline Hominal, Anne Rochat, Nicole Seiler...

Quant à l’émergence, il y eut une réflexion déjà à l’œuvre au Festival des Urbaines que j’ai dirigé durant une décennie. Ce terme ne recouvre pas des artistes qui débutent. En physique, les propriétés émergentes désignent l’inattendu, ce qui n’était pas prévu.



Comment cela se traduit-il?

 Un mouvement artistique émergent prend la forme d’une constellation de pratiques imprévisibles. En témoigne le parcours de Marco Berrettini résistant à toute dissolution dans un mouvement artistique existant, sachant préserver sa singularité. J’apprécie donc les démarches qui ne viennent pas se confondre avec une forme de mainstream ou courant dominant.

Théâtre de création, l’Arsenic réalise 20 à 25 co-productions par an sur 35-40 projets. De fait, l’essentiel de ce qui est programmé résulte de la confiance développée avec des artistes dont je connais le travail. Sans naturellement pouvoir estimer le résultat de leur spectacle en création. Partant, je me fie davantage à des parcours artistiques qu’aux projets. Beaucoup de ce que je pense de l'art et de la société, je le dois aux artistes, dont le travail nourrit souvent le débat tout en favorisant d’autres manières de penser.

Vous ouvrez avec In Pulse créé par Anne Rochat en dialogue avec d’autres artistes.

Il s’agit pour la performeuse Anne Rochat d’un geste voulu plus collaboratif que la plupart de ses créations et réalisations passées. Le cadre de cette création est essentiellement sonore. Il comprend les battements de cœur des personnes présentes devenus une forme de matériau. Certain.es artistes inivité.es imagineront ainsi une partition musicale sur ce rythme cardiaque commun qui se met à l’unisson.

La création sonore semble avoir une place en vue...

Ce n’est pas une volonté affirmée, mais peut-être une sensibilité spécifique développée au fil d’un parcours. Ainsi j’ai été autrefois ingénieur son et réalisateur sonore à la RTS pendant treize puis programmateur dans le domaine musical.





El Adaptator jouera avec les attentes du public autour de thématiques délicates, la tauromachie et l’appropriation culturelle notamment.

Relativement provoquant, Marco Berrettini ici associé à Milena Keller est un artiste en lequel j’ai grande confiance. Ce projet d’interroger la cancel culture, un sujet qui le travaille aujourd’hui, ne m’inquiète nullement. Il est de ces créateurs singuliers, insolubles dans la normalité, si ce n’est les normes.

Il y a aussi un possible choc intergénérationnel.

Cette pièce s’annonce comme un questionnement entre une génération post-moderne, où tout semblait possible et une génération actuelle estimant que certaines choses ne seraient pas à faire sans les interroger, voir les mettre en crise. Or ce rapport intergénérationnel ou plutôt entre les époques sur les manières de penser se révèle parfois tendu.

Marco Berrettini n’est pas le seul à explorer cette controverse. Prenez la prochaine création de Yann Duvendack. Elle sera cosignée avec d’ex-étudiant.exs de la Haute école d'art et de design de Genève ayant refusé son mentorat, estimant qu’en tant que mâle cis** blanc, il n’avait rien à leur apprendre.

Hopecraft Ceremony propose des histoires multiples à travers les corps et considère la respiration à l’égal d’un acte de partage.

C’est la première création de Natasza Gerlach depuis son Master en théâtre à La Manufacture (Haute école des arts de la scène). À l’image de son travail de fin d’étude qui m’a plu, il s’agit d’une création en fragmentation et contamination, voire galaxie de gestes et actes scéniques.

Voici une artiste d’origine polonaise éminemment connectée et en réseau avec la scène internationale. Je choisis souvent les premières œuvres d’artistes au feeling tout en étant sensible aux thèmes ici abordés: la vulnérabilité et l’interdépendance à travers une chorégraphie.





Simone Aughterlony imagine Uproar (tumulte) avec Michael Günzburger, une performance voulue immersive interrogeant notamment des figures chimériques.

Simone Aughterlony fait partie de ces artistes suisses très présentes dans le réseau de la danse ainsi que dans l'art contemporain. En Suisse, elle a préfiguré une vague queer et libertaire. Son utilisation du son va bien au-delà d’un simple décor sonore, faisant partie intégrante comme matériau de la pièce créée.

Modulant sur l’idée de groupe et les identités fluides, multiples qui se dévoilent sur scène. De l’harmonie au conflictuel, elle développe une œuvre sidérante de singularité depuis une vingtaine d’années.

À l’ère des réseaux sociaux, Renée Van Trier questionne notre attrait pour certains contenus éloignés du monde réel.

Venue des arts visuels et de la scène musicale performative, la Hollandaise Renée Van Trier est de ces artistes dont l’Arsenic a souvent produit les œuvres. Son mode de pensée et de perception du monde, que l’on retrouve au plateau, échappe à la logique commune comme en témoignera sa création, Humble.

Elle est forte d’une activité presque compulsive de création de contenus et d’avatars via les plateformes TikTok, Instagram et, par le passé, Facebook, YouTube et MySpace. D’où le fait qu’une part de son œuvre se déroule et déploie dans ces univers parallèles. Il existe un corpus abondant de son activité numérique (reels, stories…). Humble est une performance installative et vidéo, où elle s’invente une famille imaginaire.

Le danseur et chorégraphe sud-africain Tiran Willemse arpente les représentations des corps masculins, africains et afro-américains.

Le spectacle blackmilk est la première création d’un incroyable interprète ayant œuvré notamment avec les chorégraphes Eszter Salamon, Jérôme Bel, Trajal Harrell et Meg Stuart. Les références à la gestuelle des majorettes et aux poses des rappeurs, au voguing et au ballet qu’il a découvert à 5 ans sont des facettes de son exploration des stéréotypes autour de la masculinité noire, de la mélancolie et du fait d’être incompris chez cet artiste queer.

Au plan de la scénographie lumière, les premières versions de cette pièce découvraient tout une réflexion sur la visibilité et l’invisibilité, grâce à des zones éclairées et d’autres non. La version que nous présentons a gagné encore de la force en se passant complàtement d'artifices lumineux. Elle a gagné en performativité, en interactivité ludique avec le public sans pour autant taire le drame créé par les conditions de disparition et d'apparition des corps noirs dans l'imaginaire collectif.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Arsenic

Prochains spectacles:
Anne Rochat, In Pulse, du 16 janvier au 4 février
Marco Berettin, El Adaptator, du 17 au 21 janvier
Natasza Gerlach, Hopecraft Ceremony, du 18 au 21 janvier
Simone Aughterlony, Uproar, du 1er au 4 février

Informations, réservations:
https://arsenic.ch


*Un outsider multiprimé. En 2017, Marco Berrettini reçoit le prix suisse de danse, catégorie «création de danse actuelle», pour iFeel3. En 2022, il est salué le prix suisse des arts de la scène, ndr.

**Les personnes dont le genre déclaré correspond à leur sexe à la naissance déclaré, ndr.

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