Publié le 05/03/2021 à 09:51

L’ADN et l’âme d’une danse tellurique

«Suivant les options scéniques proposées, l’interprète évoque par ses choix, responsabilité et gestes son sens de l’empathie, de l’attention et de la rapidité réactive»

 

Le talent du chorégraphe Angelo Dello Iacono se faufile entre les mailles dune danse flexible, et fluide, tourbillonnante et énergétique qui semble couler delle-même. Présentée en streaming le 10 mars à l’enseigne du Théâtre du Reflet (Vevey) et également diffusée par le Théâtre Benno Besson d’Yverdon-les-Bains, son No Plan B a tout de la toile daraignée. La pièce cisèle de secrètes correspondances entre contemporain, circassien acrobatique, néoclassique, arts martiaux, hip-hop et cocon musical groovy jazz pulsé live. A la verticale, en équilibre sur un tourbillon de corps évoquant la chaîne ADN du vivant, montante et descendante au fil d’un élévateur émotionnel. Dans le contact avec lautre, lespace, le cosmos, le corps dansant fascine en porté spiralé. Il glisse sur un autre interprète comme au long dune délicate vis charnelle et spirituelle.

Pour No Plan B, la danse chamanique se fait constellation pour neuf danseurs.seuses. Elle puise sa source énergétique au sein dune pyramide métallique à base triangulaire. Tout en se propageant par ondes dans lespace. Au final, un dégradé subtil et sensuel faisant palpiter la danse pareille à un paysage architecturé par une profonde musicalité. Qui miroite de toutes ses facettes. Rencontre dun artiste tissant un lien puissant entre mouvement et musique, combinant les engagements physiques côtés danse et musique.

 

Quel est l’esprit de votre Compagnie?

Angelo Dello Iacono: Vingt ans après la naissance d’ADN Dialect dont le nom réfère au vivant commun que nous avons à développer, la danse semble plonger ses bras dans toutes les disciplines artistiques et expressions corporelles. A tous les âges. Ceci au vu de l’engouement des enfants pour la danse dont témoigne le travail pédagogique de transmission de notre compagnie. Elle a ainsi développé tout un volet pédagogique (projet Ghetto Jam) de sensibilisation et éveil de soi par le mouvement chorégraphié. C’est une compagnie d’arts scénoplastiques. Diplômé au Beaux-Arts (Naples), j’ai cultivé un goût pour l’interaction des danseurs avec une scénographie mobile, la construction d’espaces, des décors montés en scène.
Bien avant la crise du Covid, partir en tournée avec danseurs et musiciens accompagné d’une infrastructure complexe à faire voyager n’était plus guère envisageable. Ne serait-il pas alors plus bénéfique, pertinent d’engager des artistes locaux?

 

 

Comment cela se traduit-il?

Concevoir des spectacles moins calibrés pour un marché du pool européen des théâtres, par exemple. Mais réfléchir aux rencontres et challenge humains consistant à recréer un spectacle en quelques jours. Avec des artistes régionaux et un concept international, fait pour interagir. Du coup, ADN Dialect a joué la carte des échanges culturels. Pour un voyage extraordinaire fruit d’expériences croisées. Comme une autre création, Urban Shaman, No Plan B a passé par l’Amérique latine, l’Afrique et les Etats-Unis notamment.

 

Proposer un spectacle riche de dix danseurs et quatre musiciens en scène pose actuellement bien des défis.

Cela requiert une forte attention quant au respect des normes sanitaires en vigueur. Et sur ce qui est adaptable ou non. La danse que nous pratiquons est un art du contact, de l’improvisation aussi marqué par un intense engagement physique.
Je suis persuadé qu’il est possible de traduire une vraie écriture de plateau avec des caméras. Ce d’autant plus avec No Plan B qui fait son miel de la géométrie, des contacts humains et de métaphores sur l’élévation, la communauté, la diversité.

 

 

Parlez-nous de l’esprit des sept tableaux composant No Plan B.

Ils sont inspirés d’écrivains et scientifiques, tant ce spectacle est né de l’envie de jouer de l’espace, de l’énergie et des forces majeures physiques et constances cosmologiques présentes dans l’univers, à la base même de notre vie. Tout cela concourt à susciter et orienter des jeux chorégraphiques au sein desquels le danseur doit faire preuve d’adaptabilité.

 

Comment?

Suivant les options scéniques proposées, l’interprète évoque par ses choix, responsabilité et gestes, son sens de l’empathie, de l’attention et de la rapidité réactive. Bouddhiste et spirituel dans l’âme, je cultive le lâcher prise. Pour aider le danseur à trouver sa voie. Ainsi je ressens qu’il faut valoriser la biodiversité humaine, soutenir la jeunesse. Et se montrer accueillant, courageux.

 

 

La diversité, c’est l’essence de votre travail artistique?

Oui. Loin de moi l’idée de perpétuer des mouvements et gestes convenus, réitérés sur un canevas mécanique au cœur de zones de confort dans la chorégraphie. Pour l’évoquer en termes latino-américains, le «situacional» (n.d.l.r.: ou mise en situation) est ici privilégié. Les créations de la Compagnie ont voyagé en Afrique, Amérique latine et aux Etats-Unis Les danseurs sont des artistes polyvalents aux parcours diversifiés, Beaucoup enseignent notamment. Une diversité que l’on retrouve dans nos spectacles.
Ces danseurs ont faim de visibilité et d’enrichissement personnel. Les échanges culturels sont une bonne manière d’encourager les rencontres. Entre breakers de la rue, néo-classique, jazz et contemporain notamment, on trouve un langage commun, une pulsion énergétique. Ce langage est basé sur des spirales et mouvements organiques. Un esperanto développant un rapport fluide au temps. Gracieux, puissant et fort d’un esthétisme universel. C’est parfois risqué, audacieux. Mais toujours profondément humain, rendant les artistes espiègles, joyeux et vivants.

 

 

Et la musique jouée en direct?

Musicalement, je suis un enfant de Pascal Auberson (n.d.l.r.: lauréat du Prix suisse de la Musique 2017, chanteur et multinstrumentiste parmi les plus renommés au monde et croisant de multiples formes artistiques). J’ai passé des années à collaborer avec lui. Mais aussi avec Malcolm Braff (pianiste et compositeur suisse à l’aura internationale, ndr) au sein de la Compagnie Nomades et d’ADN Dialect.
Les musiciens de renom avec lesquels nous avons travaillé sont des sourciers inspirés. Ne sont-ils pas prompts à traduire un geste, mouvement ou mot avec une rapidité et une justesse hors pair? Tel est le cas des virtuoses choisis pour cette version suisse de No Plan B: Guillaume Perret, André Hahne, Maxence Sibille et André Uger.

 

Pour cette création, un grand nom du jazz…

No Plan B a été créé aux Etats-Unis avec Ben Schwendener (auteur de sa Organic Music Theory). Héritier du pianiste et compositeur de jazz américain George Russell et enrichi par les musiciens de jazz les plus importants et influents de sa génération, c’est un monument du jazz du triangle formé de Boston, Cambridge et New York - il promeut une musique organique riche d’une perspective radicale sur la production créative remontant à la période modale du jazz, ndr. Pour lui, No Plan B n’est pas seulement une Jam Session - séance d'improvisation sur des standards notamment ou rencontre entre musiciens. Mais une Meta Jam, une rencontre d’âmes.

 

Votre philosophie de création?

Mettre en avant des projets communautaires qui incluent diverses manifestations artistiques plutôt que d’exclure. J’ai dansé dès 17 ans pour le Rudra Béjart Ballet à Lausanne. A l’instar de Maurice Béjart et de tant d’autres, je ne vois nulle séparation entre les milieux et les expressions artistiques.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

No Plan B, un spectacle de la Compagnie ADN Dialect, à découvrir en streaming le 10 mars, 20h

La représentation sera introduite par Brigitte Romanens-Deville, directrice du Théâtre Le Reflet, et Georges Grbic, directeur du TBB, tous les deux présent·e·s sur la scène du Reflet. Cette réalisation immersive sera diffusée sur Viméo, où un forum vous permettra de commenter le spectacle et de laisser des messages aux artistes.

Renseignements, réservations:
lereflet.ch
ThéatreBennobesson.ch


Photo Angelo Dello Iacono © Ville de Vevey / Edouard Curchod

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