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Il ne veut pas marcher sur la lune

Publié le 01.12.2021

Dans Neil, création jouée au Théâtre 2.21, du 30 novembre au 12 décembre, Armstrong se refuse à ce «petit pas pour l’homme, pas de géant pour l’humanité.» Une atmosphère beckettienne baigne cette «dramédie spatiale» philosophique, métaphysique et burlesque. Les temporalités mêlées relient l’astronaute à des fantômes familiers ou singuliers aux visages peints d’argile. L’astronaute américain semble souvent tenté de s’abandonner à une songerie ambiante, flottante comme un parfum d’au-delà.
Défilent des personnages satellites de son désarroi collisionnant ses certitudes. Dont sa fille Karen morte d’un cancer, Martin Luther King, Richard Nixon ou Monsieur Loyal Sélénite du Grand cirque lunaire. Avant de devenir poussière perdue dans l’univers selon l’intuition de Nietzsche. Rencontre avec Dylan Ferreux, metteur en scène et commanditaire de cette pièce mille-feuilles.


Qu’est-ce qu’une «dramédie spatiale»?

Dylan Ferreux: Il existe dans la pièce de Benjamin Knobil, un dialogue permanent entre l’humour et le drame, le tragique et la pathétique, le grave et le léger. Ce «sucré-salé» fait que les situations au plateau restent souvent ambivalentes. Dans chaque scène, se tient un endroit de friction. On part sur un rire s’adossant souvent à des situations sujettes à une forme de vertige, voire de malaise. Ainsi cette contraction des genres «drame» et «comédie» me semble pertinente.



Comment avez-vous convoqué la tragédie intime de Neil Armstrong?

Loin de créer un spectacle passant en revue les exploits des missions lunaires Apollo, il est paru nécessaire pour transposer cette épopée au plateau que les personnages convoqués soient lestés d’un background émotionnel, d’un drame. A mon sens, les figures de théâtre qui n’ont pas de blessures et ne sont pas en lutte ou en quête ne sont guère intéressantes.

D’où le drame familial de l’astronaute si bien dépeint dans le film First Man (adapté de la biographie officielle de Neil Armstrong avec le taiseux Ryan Gosling dans le rôle du spationaute, ndr), une référence pour cette pièce. Ceci pour donner du sel à l’histoire. Et une forme d’épaisseur émotionnelle. C’est dans la matière première romancée de la vie conjugale, familiale et de père du spationaute que Benjamin Knobil a trouvé le relief émotionnel de sa pièce.

Et la scénographie?

La pièce pourrait se dérouler dans l’interstice d’une unique seconde. Il s’agirait alors d’une hallucination fractale de l’astronaute étasunien juché sur son échelle. Voici une situation éminemment beckettienne de l’attente qui doute, dans le sillage d’En attendant Godot. Du fait du manque d’oxygène avec de «la buée dans la tête», comme le suggère le texte, Armstrong fantasme la présence fictive d’une fresque de personnages convoquée au plateau.

Dès lors, il a fallu imaginer une scénographie matrice et graphique des fantasmes du cosmonaute donnant au spectateur le code et la licence poétique pour dire l’entrée dans un trip proche de la fantasmagorie de Neil qui, après sept heures d’hésitation sur son échelle, manque d’oxygène.

Mais encore…

Ce décor suggestif donne un écrin au public liant les théâtralités – fantastique, surréaliste, naturaliste, burlesque, clownesque, chorégraphique. Mais réunissant aussi les expressions et les thématiques – sens d’un geste, d’une phrase, d’une conquête spatiale se déroulant sur fond de crise économique, sociale, de la Guerre du Vietnam et de la Guerre froide notamment.





Pour l’écriture et ses effets…

Elle résonne aussi en creux dans les silences de ce carnaval théâtral. On y perçoit la portée spirituelle, philosophique et métaphysique de certaines scènes. Il règne une dilatation de l’espace-temps pour inscrire cette réflexion dans du coton. Par conséquence, le vécu des personnages s’en trouve amorti, le cheminement parfois suspendu de la pensée se déroule alors hors de la gravité terrestre.

La création suggère aussi le rôle du souffle.

Le spectacle a besoin d’une respiration spirituelle passant par l’étirement du temps, du phrasé, des effets lumineux. Cela invite le spectateur à voyager en pensées et sensations dans les non-dits au fil de chaque scène induisant une réflexion sur une dimension de la conquête spatiale relancée depuis environ une décennie. La pensée doit littéralement se dégourdir, se respirer dans les temps de silence.

Le décès de sa fille Karen à deux ans et demi hante l’astronaute.

L’intrigue s’efforce de faire parler cette figure historique disparue en 2012, de ce dont il n’a jamais témoigné de son vivant. Significativement, la création s’ouvre sur cette quête de sens d’Armstrong visant à comprendre pourquoi sa fille est morte si jeune, à deux et demi, d’un cancer.

Il évoque Dieu, la place de l’Homme dans l’univers et la précarité de l’existence humaine en toutes choses. Le tout étant rapporté au cosmos. Dès son début, la pièce lui fait sortir son jardin secret. Son drame personnel contraste avec le technicien et pilote hors pair que fut ce pionnier américain du vol spatial.





La conquête spatiale entraîne déjà nombre de critiques à la fin des années 60.

Comme metteur en scène, j’aime aborder les sujets de société clivants. Dès ses débuts, la conquête spatiale a été un projet scientifique et politique précisément clivant. Il y a aujourd’hui les projets controversés de colonisation interstellaire et vols habités touristiques des milliardaires américains Ellon Musk et Jeff Bezos. C’est sur cette fracture idéologique et politique que Neil navigue poétiquement.

Quel est l’axe essentiel de Neil?

La question centrale de la pièce est: A quelle humanité rêvons-nous? Ainsi quand l’Homme pourra quitter son berceau terrestre, aura-t-il gagner en humanité et sagesse? Sera-t-il capable de ne pas reproduire les écueils qui ont conduit aux crises multiples actuelles?

On relève une sorte d’inversion de l’idée de progrès, où l’on s’interroge continuellement sur le pire, fort éloignée de l’euphorie productiviste des années 60. Je songe à un progrès qui serait décidé collectivement et non privatisé par certains magnats notamment. Aller sur la lune est une destination et non un but.

Comment abordez-vous le lien à son épouse Janet?

Leur rapport est inspiré de ce qu’en dévoile le film First Man. Nous avons cherché à mettre au jour la manière dont cette relation de couple pouvait éclairer la personnalité de Neil. Mais également évoquer la situation de ces femmes d’astronautes de la classe moyenne entièrement vouées à la carrière militaire et spatiale de leurs maris.

Elles sont en attente et en charge exclusive de famille face à la Nasa, une institution gouvernementale puissamment machiste. La scène qui confronte Neil à Janet est traitée de manière fantasmagorique et antinaturaliste. Avec, chez l’épouse, un sourire de façade contrastant avec son âme qui se fracture. Derrière la devanture du conte héroïque médiatique, se lit un vécu par instants douloureux.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Neil
Création - Du 30 novembre au 12 décembre au Théâtre 2.21

Benjamin Knobil, texte -Dylan Ferreux, mise en scène
Avec  Stephanie Schneider, Christophe Baltus, Martin Jaspar, Charles Meillat, Benjamin Knobil, Lucie Eidenbenz

Informations, réservations:
https://www.theatre221.ch/spectacle/421/neil