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Grandir dans ses émotions avec Alice

Publié le 25.11.2021

Imaginée par Lewis Carroll, Alice est désormais une trentenaire indépendante. Devant la tv, elle se révèle en espérance d’une vie à naître, dans l’écrin du Petit Théâtre de Lausanne, du 1er au 31 décembre. Les métamorphoses étant le miel de l’auteur anglais, cet Alice, retour aux merveilles ciselé dans une esthétique et un jeu cinéma par The Divine Company n’en est que plus fidèle au dessein initial de son auteur.
Dans cette version, Alice et sa liberticide maman se mettent en chasse du fameux lapin blanc. Au cœur d’une singulière rêverie, reflet troublé du monde réel, l’héroïne au corps changeant maitrisera-t-elle ses appréhensions afin de mieux dénicher ce qu’elle peut être? Et Lewis Carroll de s’interroger: «Si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un?». Entretien avec Denis Correvon, l’un des artisans de cette création faisant la part belle à l’imaginaire.


Commente se présente ici le célèbre conte?

Denis Correvon: Ce qui nous a particulièrement fasciné est le remarquable système narratif d’un grand classique, dont nous avons réalisé une adaptation très libre, Alice au Pays des Merveilles. Le récit voit l’héroïne passer entre plusieurs mondes tout en subissant des transformations.

La jeune femme se rappelle que dans son enfance elle déjà trouvé un lieu refuge pour échapper à cette mère trop envahissante. Alors qu’Alice n’est plus enfant mais future mère, elle ne souhaite guère s’attarder en ce pays si étrange et familier tout à la fois. Chemin faisant, elle croise des êtres fabuleux. Ses certitudes s’en trouvent chamboulées. Elle se confronte à ses appréhensions pour mieux les surmonter.



Qu’est-ce qui vous tient à cœur?

Raconter une histoire ayant un fil rouge permettant au public de suivre sans difficulté la fable et ce qui s’y déploie. La bande son ressemble à une musique de film accompagnant étroitement la fable. Ici elle se développe en contrepoint de la situation évoquée, là en prenant la première place, s’exprimant à travers une chanson. Voir en s’éclipsant momentanément, tout en se révélant toujours présente.

Dans le spectacle, nous mettons l’accent sur une attitude de curiosité et de transformation, où le langage lui-même se métamorphose. Par son désordre apparent, ce langage accompagne et donne un sens aux aventures de l’héroïne. Pour cette adaptation, les transformations de l’héroïne sont surtout intérieures.

Et il y a l’importance dévolue à l’imaginaire.

C’est un outil essentiel dans le rapport tissé entre êtres humains et la vie sous toutes ses formes. Il permet un renforcement du lien familial, social, mais est aussi une invitation à susciter de la magie au quotidien. Cultiver son imaginaire, c’est aborder la réalité dans ses dimensions multiples.





Vous optez pour une forme de théâtre cinématographique…

Oui. Ceci jusque dans la mise en jeu des comédien.nes. Depuis plusieurs années, nous développons ce jeu sur la méthode de l’acting. Celle-ci travaille notamment à partir de l'impulsion du corps. Et plus généralement à partir de l’«action physique», la recherche de la mémoire sensorielle, le naturalisme.

L’acteur.trice est pleinement dans l’action, jouant de manière vraie. Il s’agit pour la comédienne et le comédien de «vivre sincèrement dans des circonstances imaginaires», comme le relève le pédagogue américain Sanford Meisner pour définir la nature de l’interprétation. Cette sincérité se joue dans le travail des émotions. Ainsi la colère exprimée par un personnage part d’un travail sur l’acteur pour qu’il soit dans une colère maîtrisée.

Il y a toutefois des nuances dans ce rapprochement avec le cinéma.

Assurément. A mon sens, il n’est toutefois guère possible de réaliser pleinement un jeu cinéma sur un plateau de théâtre. Le filtre et le registre changent. Et il est souhaitable de l’adapter afin de pouvoir toucher plus directement le spectateur.

Nous ne sommes ainsi pas dans une représentation littérale des choses que l’on regarde. Mais invités à traverser le vécu même des personnages. Dans notre version, les transformations subies par Alice sont surtout intimes, dans son intériorité. Elle mange ainsi un gâteau ayant le pouvoir des émotions et non celui de faire grandir ou rapetissir.





On découvre Alice comme une trentenaire habillée de manière stricte.

Le personnage scénarisé par Tim Burton au cinéma est une figure d’initiation à l’âge adulte. Notre Alice y ressemble. Quoique plus avancée en âge. Ceci dans une volonté de réaliser un spectacle tout public et intergénérationnel par sa capacité d’émerveillement. Le parcours de l’héroïne se dessine à travers l’exploration de ses émotions.

La création aborde naturellement différemment le monde ordinaire et l’univers merveilleux. Ainsi les animaux humanisés sont incarnés par un jeu de demi-masques recouvrant le haut du visage. Ils n’ont rien à voir avec les masques typiques de la commedia dell’arte, style Arlequin, Il s’agit d’hommes-animaux. Mais nous ne figurons pas un chat avec un comédien évoluant à quatre pattes ou manipulant une marionnette féline.

Le rapport de l’héroïne à sa mère voulant d’abord tout régenter de la grossesse de sa fille est ici central.

C’est une particularité de notre réalisation. Alice n’entre pas seule au cœur du monde imaginaire. Elle y emmène sa maman. Chacune y fera son propre chemin pour in fine se retrouver et mieux se comprendre. L’imaginaire se révèle plus puissant que le réel.

Et le monde fictif est toujours là pour interroger notre réalité. Ainsi la magie permet-elle ici de renverser les choses et de favoriser l’absurde.

Mais encore…

Quant à elle, la confrontation entre le reine-mère (univers fabuleux) et la mère-reine (monde réel) est, à dessein, liée. C’est ainsi la même comédienne qui joue les deux rôles.

C’est le climax d’Alice. Tous les événements qu’elle aura vécus l’amènent à la confrontation avec à la fois la reine et sa mère. Cela afin qu’un changement décisif se produise dans sa vie Or, son comportement peut aussi se révéler proche d’une figure autoritaire. Le tout dans une perspective radicalement différente que celle d’un affrontement subi par Alice dans notre réalité.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Alice, retour aux Merveilles
Du 1er au 31 décembre au Petit Théâtre, Lausanne

Informations, réservations:
https://lepetittheatre.ch/programme/saison-2021-22/spectacle/alice-retour-aux-merveilles21

Un spectacle de The Divine Comedy
Avec Yasmine Saegesser, Florian Sapey, Karim Slama, Dominique Tille et Amélie Vidon