Publié le 05/10/2020 à 08:10

Réenchanter et interroger les réels

«C’est la magie des chansons populaires qui nous rassemblent avec nos propres vies et histoires.»

 

À découvrir en Suisse romande, et déjà les 7 et 8 octobre au Reflet, à Vevey, des superhéros ordinaires et méconnus venus d’Italie. Un poignant portrait qui redonne de la vie en pleine pandémie, tant le spectacle est empli d’anecdotes et de mémoires tendres-amères. En tournée romande, Les Italiens, signé Massimo Furlan avec la complicité dramaturgique de Claire de Ribaupierre, suit des hommes aux destins qui se répondent au fil d’une choralité. Ils ont quitté leur pays natal dans les années 60. Pour contribuer à bâtir l’Helvétie et faire barrage à la précarité. Sur scène, des fils d’immigrés italiens et deux danseuses se joignent à eux.

Ensemble, ces êtres partagent de fécondes interrogations sur leur identité d’exilé, leur langue et des vies parfois contrariées. Entre Fiat 500 et costumes de Superman, ces anonymes héros de la classe ouvrière naviguent de chansons populaires en partie de cartes. Ils touchent au cœur de nos vies. Imaginer un théâtre documentaire et biographique ou inventer des fantasmagories scéniques, tel est le pari toujours renouvelé de Massimo Furlan depuis deux décennies. Un art qui retrouve la curiosité et l’état d’ouverture à l’inconnu chers à l’enfance éternelle. Entrevue.

 

Dans ce spectacle, la part des chansons est essentielle. Ainsi Mi sono innamorato di te (Je suis tombé amoureux de toi) et Amara terra mia (Ma terre amère).

Massimo Furlan: La seconde a été interprétée par Domenico Modugno (n.d.l.r.: l’un des chanteurs-compositeurs italiens les plus populaires du siècle dernier) alors que la première est signée Luigi Tenco (n.d.l.r.: chanteur, musicien et compositeur au parcours météorique, suicidé à 28 ans). Ces compositions que j’aime beaucoup appartiennent pleinement à ma vie et me rappellent une foule de souvenirs.
C’est la magie des chansons populaires qui nous rassemblent avec nos propres vies et histoires. En tant que communauté et comme génération. Voici la force incroyable, formidable de ces airs. C’est pourquoi la chanson est souvent présente dans mon travail.

 

 

Et votre sentiment?

Si belle et bien chantée, la version de de Ma terre amère par Domenico Modugno, convoquée à la fin du spectacle, parle à nos pères (n.d.l.r.: «Adieu, adieu, mon amour, je m’en vais/ma terre amère, amère et belle»). Elle a une origine paysanne. Sans que l’on sache précisément qui l’a écrite.
Je suis tombé amoureux de toi témoigne du parcours tourmenté de son auteur, Luigi Tenco, en couple avec Dalida lors de son décès resté mystérieux. Un artiste talentueux, décalé à son époque. Avec une extraordinaire capacité à écrire sur l’amour. Sans taire une certaine désinvolture, dans le bon sens. Sa voix atypique pour un chanteur m’habite depuis longtemps.

 

Cette dernière canzone est interprétée en scène par la poignante Alexia Casciaro portant perruque rousse et robe fourreau à la Dalida. Il est ainsi question d’être et de paraître dans Les Italiens.

C’est la figure de la femme italienne, de la chanteuse adulée jusqu’à aujourd’hui sur les plateaux tv. Coexistent ici la dimension lumineuse de l’apparition féminine comme icône et simultanément la condition de la femme dans une société patriarcale encore présente. Au-delà de la construction dramaturgique de la pièce, nous arrivons à ce moment flamboyant des variétés italiennes télévisées des années 60-70. Ceci avant de basculer violemment dans cet aveu de soi. La robe de paillettes qu’elle ne parvient plus à porter, elle aurait voulu voir sa grand-mère la revêtir.
On glisse ainsi dans le récit autobiographique d’une jeune femme. C’est essentiel d’avoir une telle figure, la plus jeune de la distribution, dans ce spectacle, comptant trois pères et autant de fils. Elle vient aussi recentrer les propos tenus. L’un de mes prochains projets avec la dramaturge Claire de Ribaupierrre est de travailler sur les femmes italiennes de la région des Pouilles.

 

 

Sur la dimension transgénérationnelle de la pièce…

Le travail a débuté autour des trois nonni, dont l’un est aussi arrière-grand-père, des joueurs de cartes, Luigi Raimondi, Silvano Nicoletti, Giuseppe Capuzzi nés dans les années 40. Nous ne savions pas où nous irions relativement à la forme finale du spectacle. J’ai souhaité alors faire entendre une autre parole, celle de trois fils d’immigrés, nés dans les années 60-70, Francesco Panese, Vincenzo di Marco, Miro Caltagirone.
Mais aussi la voix de l’enfant et la figure de la femme. Ainsi deux danseuses, Alexia Casciaro originaire des Pouilles et Nadine Fuchs (n.d.l.r.: qui incarne la figure allégorique de la Confédération).

 

Sur ces parcours masculins.

Des hommes sont là, simplement parce qu’ils sont sans doute arrivés en premier sur le territoire helvétique. Il est intéressant de voir comment les racines se perdent et se retrouvent d’une manière inattendue. Sans que l’histoire se répète entre générations, il y a néanmoins quelque chose chez les pères qui continue à vivre du côté des fils. Et de ceux qui partent aujourd’hui.
Les Italiens interroge l’identité, la langue - celle vécue comme problématique dans le cas du sicilien. Les récits de vie autobiographiques se sont précisés, transformés au gré des répétitions. Pour s’intégrer et ne pas attirer l’attention, il fallait, pour ces hommes, briller. Mais pour beaucoup sans «sortir du lot».

 

 

Est-ce une manière de parler à un ami intime comme à travers un album de souvenirs de familles?

Oui. La pièce permet de vivre des moments intenses et d’une grande émotion. En création, puis au fil des tournées, l’accueil du public est incroyable. Cela produit un effet de miroir pour certains, un véritable sentiment de partage d’histoires simples, dont la puissance s’est trouvée révélée, renouvelée, prolongée.
À chaque représentation, on constate ainsi le surgissement notamment chez le spectateur italophone en Suisse romande d’autres récits parallèles à ceux racontés au plateau. Cela autour de cette interrogation: Qu’est-ce que les Italiens de Suisse: Il est émouvant de voir que viennent au théâtre des gens n’y allant guère souvent, voire jamais.

 

Quelle est votre approche au public?

Avec Claire de Ribaupierre et les interprètes, nous ne travaillons pas sur un spectacle formaté pour une certaine attente. Qui viserait à séduire les publics à tout prix. Ou à être nécessairement compris du spectateur.
Nous nous sommes toutefois rendu compte de cette charge émotionnelle, de rires et pleurs qui est en chacun de nous. Elle se répercute, revit dans le public.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Les Italiens, de Massimo Furlan
Les 7 et 8 octobre au Théâtre Le Reflet (Vevey)

Informations, réservations
lereflet.ch

Autres représentations:
Les 20 et 21 novembre au Théâtre CO2 (Bulle)
Les 10 et 11 décembre au Théâtre Benno Besson (Yverdon)
Les 17 et 18 décembre au Théâtre Le Passage (Neuchâtel)
Le 9 février 2021 au Théâtre de Beausobre (Morges)

Portrait Massimo Furlan © Pierre Nydegger

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