Publié le 21/02/2020 à 09:00

En attendant la fin et au-delà

«Que devient l’idée d’accomplissement personnel omniprésente dans la pièce d’Ibsen confrontée à la perspective d’une catastrophe climatique et la fin de nos sociétés industrielles basées sur le progrès et la croissance illimités?»

 

Après notamment Médée/Fukushima et le dérèglement climatique, Blanche/Katrina accusant l’arrogance d’une humanité vivant dans le déni de sa vulnérabilité, la Compagnie Jours tranquilles évoque la fragilité, la tendresse et la vulnérabilité face à la fin possible d’un monde, le nôtre.

A l’affiche de La Grange de Dorigny-UNIL du 25 au 29 février, Peer ou, pourquoi nous ne jouerons pas Peer Gynt ne préserve que de rares passages du poème dramatique imaginé par le Norvégien Henrik Ibsen. Mais pourquoi refigurer le personnage de Peer Gynt, parti de rien pour aboutir nulle part. Un menteur décidé à conquérir le monde, faisant fortune dans la «traite négrière», cela fait-il toujours rêver? Pour inventer des «abris oniriques» face à un monde abîmé, se déploie une parlerie, des gestes consolateurs, un journal vidéo de transmission entre générations. Ils sont cinq comédiens, tous suggèrent l’attention aux différentes formes de vie, humaines ou non. Ecoutons-les. Entendons-les. A la mise en scène, Fabrice Gorgerat et pour la dramaturgie, Yoann Moreau, posent quelques balises.

 

 

Sur le titre singulier, inhabituel, intriguant…

(Fabrice Gorgerat): La devise de Peer Gynt est "Sois et reste toi-même". Dans sa quête existentielle, le personnage imaginé par Henrik Ibsen se réalise à travers des choses qui ne nous font plus rêver. Que ce soit en devenant un capitaliste d’industrie extractiviste, exploiteur ou prophète. Il voyage aussi dix-sept fois autour du monde.
Peer Gynt a ainsi quelque chose de fondamentalement en inadéquation avec ce qui se déroule actuellement au monde. Ainsi, comment peut-on encore se projeter dans une quête pareille (fortune prédatrice, exploitation, mépris des femmes…)? Le personnage de Peer Gynt n’est-il pas le serviteur d’un modèle économique qui a pillé la planète depuis des siècles? Sous diverses formes convoquant les quatre éléments fondamentaux – air, eau, terre, feu – et sur des pulsations électro, le spectacle s’interroge sur la manière de faire lien profond, vital avec la nature, le vivant, le sensible. Pour réinventer notre monde.

 

 

Commente cela se traduit-il?

Yoann Moreau: A la manière de Greta Thunberg, les comédiens sont tenus de se positionner avec leurs corps, ils s’engageant comme individualités complètes, personnes physiques avec une prise de risque. Par des récits de vie authentique entre autres, tous sont amenés à assumer une fragilité mise en travail dans la pièce. Ce qui suppose une forme de bienveillance à l’égard de nos imperfections.
F.G: A travers l’anthropocène et la collapsologie - si légitimes au demeurant -, il existe un maelström qui nous pèse sur la tête. Il a fallu alors trouver l’endroit de sincérité des comédiens à cet égard. Pourquoi ne pas réinventer un monde en adéquation avec les besoins de la Terre? Comment se remettre au monde?

 

Comment avez-vous initié la création?

F.G: J’ai débuté le processus de travail par des entretiens avec des femmes enceintes, leurs inquiétudes et pensées face à un monde qui refuse, à terme, à l’enfant à naître et à tous des conditions minimales de perpétuation de la vie. Il n’y a pas de planète B et chacune est amené à faire des choix, parfois douloureux.
Que devient ainsi l’idée d’accomplissement personnel omniprésente dans la pièce d’Ibsen confrontée désormais à la perspective d’une catastrophe climatique et la fin de nos sociétés industrielles basées sur le progrès et la croissance illimités?

 

 

Quel est le sens à donner à votre démarche interrogative?

F.G: Dans Le triptyque sur les catastrophes de la Compagnie Jour tranquilles, la pièce Blanche / Katrina (un croisement entre l’ouragan aux Etats-Unis et un Tramway nommé désir de Tennessee Williams, ndr) se scellait sur une mélancolie apaisante. Avec un poème aidant in fine à supporter le tragique.
Comment transformer un état d’abattement en énergie positive qui ne soit pas uniquement une forme d’acceptation poétique? De quelle manière cela peut-il devenir propositions, de donner envie de recréer du lien entre des humains déboussolés? Comment enfin fédérer nos espérances, susciter des envies dans une atmosphère de décroissance?

 

Mais encore…

Yoann Moreau: Ne pas en rester au constat alarmiste, raconter la catastrophe comment on le voit souvent sur les scènes d’ici et d’ailleurs. Mais réinventer, si cela est possible, un cosmos au plateau en partant des matières de vie de chaque comédien.
Le périple de Peer Gynt est pour nous l’occasion de penser le monde et la place que nous y occupons. Ce monde fragile, que nous maltraitons souvent, que nous abîmons toujours plus, mais que malgré tout nous partageons.

 

Une partie d’une scène cruciale de Peer Gynt est présente. Celle où il dit au revoir à sa mère agonisante.

Y.M.: Pour nous, Peer Gynt est une figure du anti-héros. Nous essayons d’y relever des dimensions qui soient à notre échelle, plus tendres. Ceci alors qu’une très grande violence se dégage dans l’œuvre d’Ibsen de ce protagoniste légendaire. Prenez son rejet implacable d’Ingrid qui s’éprend de lui.
Nous avons retenu ainsi un passage de sa rencontre avec sa mère, Aase. Cette dernière lui permet de rêver sa propre mort. Mais dans le même temps, il se dégage de ses responsabilités envers Aase. Certes, il l’aide à passer dans l’autre monde en jouant avec elle comme un enfant. Mais il ne s’occupe ni des funérailles, ni du concret qu’il peut y avoir dans cette disparition.

 

Il existe aussi un protagoniste méconnu de la pièce d’Ibsen qui vous a intéressé.

Y.M: Il n’a pas de nom, Ibsen en parlant simplement comme «le guerrier tranquille». Soit un jeune paysan qui afin d’éviter la conscription restera au foyer, menant une vie de famille. Tout cela en dépit des catastrophes, avalange et inondation qui détruiront sa maison. C’est cet attachement à la Terre que s’approprie et développe un comédien venu d’un monde paysan sur le déclin alors que Peer Gynt est, lui-même, fils de paysans pauvres.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Peer ou, nous ne monterons pas Peer Gynt
du 25 au 29 févier à La Grange de Dorigny-UNIL

Informations, réservation
Grange de Dorigny-UNIL

Fabrice Gorgerat, mise en scène
Yoann Moreau, dramaturgie

Avec Fiamma Camesi, Catherine Travelletti, Albert Khoza, Mathilde Aubineau, Mathieu Montanier

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