Publié le 21/04/2020 à 09:23

Des présences hypersensibles dans la nuit du monde

«La chorégraphie favorise un état de gravité qu’accompagne une extrême sensibilité développée sur toute la surface du corps comme si les nerfs étaient à vif, mis à nu.»

 

A cause d’un virus dont nous ne répéterons pas le nom, vous n’avez pas pu voir ce printemps If Only, du chorégraphe Thomas Hauert, les 26 et 27 mars au Théâtre Sévelin 36, à Lausanne.
Énergie, circulation, transmission, sidération et méditation caractérisent la danse que cultive le chorégraphe suisse contemporain historique sans doute le plus connu à l’international. Sa pièce pour six danseurs et compagnons de route artistique qui devait être présentée se confronte à la crise climatique et aux grandes désespérances d’avant la pandémie.

Sur scène, du plafond, cascadent des sculptures ductiles faites de segments qui se réagencent en permanence. Cette installation est connectée par un réseau de fils aux haut-parleurs montés sur roulettes et déplacés par les danseurs. La partition mélancolique et atmosphérique, Thirteen Harmonies, signée du compositeur américain John Cage imprègne les corps. Et leurs mouvements parfois imperceptibles et d’une bizarrerie déstructurée. Les plages silencieuses font entrer par anticipation plus profondément dans nos espaces actuels confinés dominés par la lenteur et d’où la danse semble épisodiquement s’absenter. Une archive de fragments dansés de ce qui a été, n’est plus qu’en creux avant de revitaliser nos résistances quotidiennes.

 



Comme le montrent les photos du spectacle signées Bart Grietens, vous avez travaillé pour la danse sur des éléments du répertoire de votre Compagnie ZOO.

(Thomas Hauert:) Il s’agit des vestiges de l’histoire de la Compagnie et de celle, personnelle, de chaque interprète, de création collective. La mélancolie critique et douloureuse de Cage sur l’histoire américaine favorise ce mouvement. A l’occasion d’If Only, il y a dans nos corps et visages de danseurs une sorte de vide. C’est un état de présence sur scène que nous avons amplement travaillé. Notre regard est ainsi tourné vers l’intérieur. C’est l’attitude typique d’une personne qui pense, réfléchit profondément, longuement. Elle n’est pas dans le geste de communiquer, de voir ou regarder au-devant d’elle. A contrario, toute l’attention est basculée vers l’espace du dedans.

 

 

Quel est votre approche de la présence sur scène en tant qu’interprètes?

C’est éminemment technique et étrange à réaliser. Ceci avec une lourdeur, une «mollesse» et une pesanteur qui nous tirent vers le bas. La chorégraphie favorise donc cet état de gravité qu’accompagne une extrême sensibilité développée sur toute la surface du corps, comme si les nerfs étaient à vif, mis à nu. Donnant aussi un timbre aux mouvements, cette hypersensibilité corporelle va parfois jusqu’aux limites de ce qui peut se révéler douloureux. Ainsi les touchés, le rapport au sol ou même à la peau.

 

C’est un état que l’on peut tous connaître…

Il est aujourd’hui encore exacerbé sous confinement: le fait d’en avoir marre, d’être épuisé. Le désespoir, un manque de motivation, d’énergie, l’aboulie - la diminution voire l’absence de volonté. Tant notre présence que les visages, la qualité et les formes du mouvement, le tempo ainsi que les «personnages joués» sont très artificiels, fuyant tout naturalisme.

 

Il y a aussi une étrangeté dans la présence des interprètes.

En tout cas, les interprètes sont fort éloignés dans leur intense concentration intérieure de l’image habituelle des danseurs que l’on peut avoir au plateau. Mais la vie parvient toujours à nous faire bouger, continuer. Et la créativité, l’expérimentation.
L’interaction entre les corps, la force et l’énergie peuvent encore trouver leur chemin, malgré la résignation de l’esprit. Toutes ces caractéristiques sont présentes dans beaucoup de nos pièces sont là toujours effectivement mais d’une manière «étouffée», «éteinte» sortant et retombant très vite dans le vide, l’immobilité, l’inaction, l’inertie…

 

 

Votre choix musical s’est porté sur une oeuvre de John Cage qui fut un grand collaborateur du chorégraphe américain Merce Cunningham.

La composition Thirteen Harmonies (1986) de l’Américain John Cage (1902-1922) a été enregistrée pour cette création par le violoniste Wietse Beels et la claviériste Lea Petra jouant du Fender Rhodes, un piano électrique entendu dans la musique afro-américaine, le jazz, le funk ou la soul. Les Thirteen Harmonies sont une retranscription pour deux instruments d’une plus grande œuvre intitulée Apartment House 1776, écrite lors des célébrations du bicentenaire de l’indépendance des Etats-Unis en 1976.
Pour Apartment House 1776, Cage a pris 44 pièces chorales d'un groupe de compositeurs coloniaux, dont William Billings, et a soumis leur harmonie diatonique à un processus de filtrage décidé par des opérations aléatoires. Comme l'explique Cage: «Les cadences et d’autres éléments ont disparu, mais la saveur est restée. Vous pouvez la reconnaître comme une musique du 18e siècle; mais elle est tout à coup brillante d'une nouvelle manière. C’est parce que chaque son vibre de lui-même et non d’une théorie ».

 

 

Quel est l’esprit de cette musique?

Roger Zahab, un violoniste, a demandé à Cage si certains de ses travaux pouvaient être exécutés seuls au violon et au piano et il a accepté. Loin de l’optimisme naïf et de la foi inébranlable. Celle en Dieu, en soi et en la conquête des terres américaines que respirent les hymnes originaux, les sonorités de 13 Harmonies deviennent à la fois reconnaissables et étranges, hantées de silences mystérieux, elles évoquent l’hésitation, le doute, la vulnérabilité, le regret.

Dans ces compositions délibérément épurées et aléatoirement déstructurées issues d’un traitement en même temps formel et chaotique, John Cage arrive à transmettre par une expérience sensuelle une attitude sceptique envers l’histoire qui est inséparablement liée à la musique de «l’époque des pionniers». L’esprit colonial, la violence envers les peuples indigènes, une nation bâtie à l’aide du labour des esclaves. Un regard critique et franc sur le passé est implicitement présent et fait entendre les fragments des compositions originales comme des vestiges d’une vision égarée. Au lieu de célébrer un passé glorieux Cage propose une transparence qui laisse la place pour voir les autres faces de l’histoire, pour poser de questions et pour faire résonner des scrupules.

 

 

La pièce évoque la fin d’un monde notamment suite à la lecture de Stefan Zweig, l’une de vos sources d’inspiration.

Le temps du confinement est propice, tout du moins chez des personnes assez privilégiées pour avoir la tête à cela, pour réfléchir à la possibilité d’un autre monde. Dans Le Monde d’hier, l’écrivain et journaliste autrichien Stefan Zweig retrace avec lucidité l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941. Ses souvenirs embrassent la montée des nationalismes, le monde en miettes sorti de la première guerre mondiale. Puis l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’horreur de l’antisémitisme d’Etat et, pour finir, le «suicide de l’Europe». Donc, l’histoire d’un effondrement.

 

C’est son regard inquiet sur le passé qui vous aussi intéressé

Zweig nous invite à un regard rétrospectif sur un passé tragique. Il permet de voir les erreurs commises à l’époque. Son écrit nous ramène aux contraintes actuelles liées à la réussite et au bonheur à atteindre notamment. Cela nous empêche de percevoir les choses comme elles sont vraiment. De se rendre compte de nos erreurs et de les avouer. Et de reconnaître que ce qui a été réalisé, en partie, par nos «héros» et nos parents n’est pas aussi exemplaire.
Ainsi en Belgique, les manuels scolaires commencent à prendre compte les effets délétères et catastrophiques de la colonisation belge en Afrique. Enfin, sur un mode plus personnel, nous avons cherché, au fil des répétitions de If Only et au sein de la compagnie ZOO, des récits marqués par la désillusion existant depuis plusieurs années sur tous les plans, humains, sociaux, environnementaux.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

If Only, du chorégraphe Thomas Hauert, n’a pas été représtenté les 26 et 27 mars 2020 au Théâtre Sévelin 36, à Lausanne, dans le cadre des Printemps de Sévelin et de Programme Commun.
Le spectacle pourrait être présenté les 11 et 12 septembre à La Bâtie à Festival Genève (sous réserve)

Théâtre Sévelin 36

www.zoo-thomashauert.be

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