Publié le 26.01.2026
Assis à une simple table, Eugène écrit. Il écrit à un mort, à un tyran, à l’homme qui a hanté son enfance et forcé ses parents avant lui et son frère à fuir la Roumanie de Ceaușescu.
Lettre à mon dictateur est à découvrir au Théâtre WAOUW, à Aigle, du 6 au 8 février, puis le 8 mars au Théâtre du Pré-aux-moines, à Cossonay.
Dans cette adaptation scénique de son roman épistolaire, l’auteur-interprète installé à Lausanne est un et multiple.
D’un geste, d’un déplacement, il devient tour à tour l’enfant dont on confisque le petit soldat à la frontière, la mère chuchotant de peur, le dictateur lui-même, grotesque et monologuant.
Eugène déploie un théâtre de la mémoire, où l’intime et le politique s’entremêlent.
Le spectacle, mis en scène avec une sobre ingéniosité par Christian Denisart, repose sur cette alchimie fragile: quelques objets ouvrent des brèches dans la grande Histoire. Ici, le récit est un corps à corps avec le passé d’une dictature sanglante, porté par une parole qui oscille entre l’ironie cinglante et l’émotion brute.
On est frappé de l’absurdité ubuesque du régime autoritaire, on se heurte aux murs des orphelinats mouroirs et du procès expéditif du couple Ceaușescu, restitué avec une force tragique indéniable.
Une force qui n’a pas oublié que le Roumanie est aussi le berceau ayant vu naître parmi les plumes les plus inspirées du théâtre contemporain, d’Eugène Ionesco à Alexandra Badea en passant par Matei Visniec.
Lettre à mon dictateur est une expérience vibrante, un acte de résistance par le récit. Il rappelle avec une simplicité redoutable que les fantômes du passé hantent toujours le présent.
Entretien avec Eugène.
Pourquoi cette lettre?
Eugène: L’idée ne vient pas de moi. Fin 2018, le Théâtre Le Reflet à Vevey a proposé à une classe d’écrire des lettres «jamais envoyées», adressées à quelqu’un à qui ils n’ont jamais parlé.
Ces lettres sont ensuite confiées à des écrivains, libres d’y répondre comme ils le souhaitent.
J’ai reçu celle, poignante, d’une adolescente écrivant à un frère ou une sœur qui n’avait jamais existé, un enfant avorté avant sa naissance. Cela m’a touché.
Et surtout, m’a fait prendre conscience qu’elle avait plus de courage que moi: elle écrivait à un fantôme.
Alors j’ai pensé: Moi aussi, j’ai un fantôme. Et ce fantôme s’appelle Ceaușescu.*<
J’ai griffonné quelques lignes, pleines de colère – une colère ancienne, mêlée à l’étrange sentiment d’avoir une dette envers ce despote. Et j’ai senti qu’il y avait plus à dire. Écrire à un destinataire précis, même mort et tyrannique, cela donne une énergie particulière.
Avant son exécution, Ceaușescu en savait plus que moi. Mais après sa mort, l’asymétrie s’inverse.
Là, c’est moi qui sais. Je peux lui expliquer ce qu’est un ordinateur, un réseau social, notre monde contemporain. C’est à cet endroit précis que le texte devient possible.
Malheureusement, oui. Les dérives autoritaires, les personnalités mégalomanes, les procès expéditifs… Ceaușescu n’est pas une relique. Il résonne avec certains dirigeants actuels, en Europe ou ailleurs.
Jouer cette lettre, c’est rappeler que les mécanismes du pouvoir absolu, l’absurdité cruelle, peuvent resurgir. Le spectacle n’est pas un cours d’histoire: c’est un miroir tendu, parfois grotesque, parfois terriblement actuel.
À son arrivée au pouvoir, Ceaușescu a su jouer la carte du non-alignement, condamnant l’invasion de Prague en 1968 par les troupes soviétiques et quatre alliés du bloc de l’Est pour écraser le vent de démocratisation du Printemps de Prague.
Les Occidentaux y ont vu une fissure dans le bloc soviétique.
Il voulait industrialiser le pays, améliorer le pouvoir d’achat. Puis il a effectué un voyage en Corée du Nord en 1971, état totalitaire dirigé par Kim Il-sung. Trois semaines après son retour, il annonce un programme de «systématisation»: raser les villages, regrouper les paysans dans des HLM, casser l’attachement à la terre.
Personne n’y a cru tout de suite. Mais peu à peu, la folie idéologique s’est installée.*
Ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement la violence, mais son caractère grotesque: le culte de la personnalité poussé jusqu’à l’absurde.
Des poètes travaillaient à inventer des titres: «Génie des Carpates», «Danube de la pensée». On est chez Ubu, mais Ubu règne pour de vrai.
En me documentant, j’ai découvert que des centaines de personnes lui avaient écrit, souvent au péril de leur vie. Leur courage est immense.
Ces lettres, difficiles à trouver, sont pour la plupart de 1989, à la veille de la chute sanglante des Ceaușescu. Celle de Deșliu est cinglante, ironique, très enlevée. J’ai voulu leur donner une place, traduire des extraits.
Cela rappelle que je n’ai pas inventé l’idée d’écrire à un tyran, et que d’autres l’ont fait avec un courage bien plus grand.
Parce que le réel est déjà une farce sinistre. Le procès dure moins d’une heure, exécution comprise.
Tout est joué d’avance. Les juges sont d’anciens subalternes, l’avocat charge son client, aucune preuve sérieuse n’est produite. Et je joue tous les rôles.
Au début, cela ressemble à un jeu grotesque entre collègues. Puis la bouffonnerie bascule: on sait que cela va finir par la mort. Là, le rire se fige. J’ai gardé les paroles retranscrites du procès, en simplifiant certaines répétitions, en les resserrant.
Ce qui frappe, c’est l’improvisation totale: quelques jours plus tôt, tous étaient encore aux ordres de Ceaușescu.
Ils ne sont pas légitimes et n’ont pas de preuves – le «génocide de Timișoara» était une invention**.
Sur scène, je joue tous les rôles: Ceaușescu qui continue à débiter son discours idéologique, l’avocat qui le noie plutôt qu’il ne le défend. Son épouse Elena, humiliée qu’on la traite d’analphabète.
Une simple casquette, un changement de posture, et je bascule d’un personnage à l’autre.
La bouffonnerie tourne à la tragédie en une heure dans le procès réel.
Quels rôles jouent les objets et la musique?
Ils sont peu nombreux, mais chacun compte.
Un paquet de cigarettes Kent, qui était la monnaie du marché noir roumain. Un bocal de Nescafé: ma mère y planquait des dollars quand ils ont fui avec ma mère. Une machine à écrire. Une maquette du Palais de Ceaușescu. Ces objets ancrent l’histoire dans le concret.
Il y a aussi la bande-son: Le Grand Blond avec une chaussure noire d’Yves Robert, dont la musique révéla au grand public Vladimir Cosma, compositeur d’origine roumaine.
Mais aussi un extrait de la bande originale du film dû à Spike Lee, Do the Right Thing. C’est la chanson rap Fight the Power de Public Enemy, dont le morceau commence par «Nineteen eighty-nine», justement l’année de la chute de Ceaușescu qui causa la mort d’environ un millier de personnes.
Ces virgules musicales créent une ambiance immédiate.
Le plaisir du «tout-terrain».
Je peux jouer avec une table, quelques accessoires, dans une salle de classe, une bibliothèque, un vrai théâtre. L’important est le contact direct, la capacité à incarner plusieurs personnages par de simples changements de posture ou de regard.
Dans La Vallée de la jeunesse, les objets de l’enfance devenaient des récits; ici, les objets sont des traces de l’Histoire et de l’exil. Les deux spectacles partagent cette envie de simplicité, de confiance dans la puissance du récit nu.