Publié le 22/07/2021 à 15:52

L’art des langages mis en «communs»

«Ce processus de réflexion sur les arts vivants comme lien social et pertinence de questionnement du réel a vu le jour à l’automne-hiver 2019»

 

Sous l’intitulé Communs singuliers, la fabrique des arts vivants du far° nyonnais poursuit cet été, du 11 au 21 août, un travail dynamique de redéfinition des arts vivants. Mais surtout du rapport à ce que n’est plus spectacle, mais geste partageur, émancipé et intimiste. Cette sixième déclinaison des Communs singuliers s’emploie ainsi à interroger aires urbaines et rurales, mémoires et histoires. Naturellement sans souci de hiérarchie. Avec la curiosité comme boussole participative.

L’artiste grecque Katerina Andreou convoque une physicalité hypnotique pour interroger les sociabilités éphémères de l’underground hellène (Rave to Lament). Comment la danse devient-elle signes et écritures? Le chorégraphe lusitanien João dos Santos Martins s’attache à la valeur de transmission de sens de la danse, retrouvant le langage signé tissé d’une mimographie engageant le corps (Chorégraphie). Comédienne et performeuse questionnant identités, représentations et langages, Julia Perazzini restaure tout le jus culturel puisé aux parlers romands. Pour passer cette mélodie vernaculaire prompte à s’inscrire dans le répertoire au détour de Jukebox… Les lumières de la directrice de la manifestation, Véronique Ferrero Delacoste.

 

Katerina Andreou favorise un geste fugace et impulsif, poursuivant ses interrogations sur la quête d’identité et le besoin d’appartenance.

Véronique Ferrero Delacoste: Proche d’un état de transe avec une animalité puissante dégagée par le corps. Le travail de cette chorégraphe et interprète impressionne, tant par sa rigueur que son intelligence. Elle est une danseuse exceptionnelle au sens de la performance physique. Mais aussi par sa capacité à composer la musique de ses pièces chorégraphiques. L’artiste dialogue notamment avec Voltnoi Berge, fin connaisseur de cette scène. Cela rejoint son intérêt pour la période alternative et de contre-cultures de l’underground marquée par les raves clandestines, inconnues pour Katerina Andreou, étant trop jeune à l’époque.
On retrouve ici la dimension d’in situ chère à notre programmation et issue d’une commande du MIR festival d’Athènes. Ainsi ces raves à base de sons techno et house étaient-elles organisées en des lieux longtemps tenus secrets et difficilement accessibles. Rave to Lament sort de la Black Box scénique pour aller vers une composition in situ dans un endroit qui se révélera donc au dernier moment à Nyon. Jusqu’où le corps peut-il aller? Comment la répétition amène-t-elle la transformation? Telles sont quelques-unes des interrogations explorées par l’artiste.

 

 

Interprète chez les chorégraphes Eszter Salamon et Xavier Leroy, qui s’attachent à l’histoire de la danse et du mouvement, João dos Santos Martins questionne l’aptitude du geste à communiquer.

Nous l’avions accueilli avec la performeuse et dramaturge Rita Natálio en 2018 pour sa pièce Anthroposcènes, une forme de conférence dansée ouvrant sur l’hybridation des pratiques pour temps de crise climatique. Voici un chorégraphe étonnant susceptible d’oeuvrer avec plusieurs couches de sens au sein de son travail artistique.
La danse contemporaine est souvent envisagée comme un langage abstrait, dont on ne sait précisément ce qu’il raconte. Or, pour cet artiste portugais Chorégraphie est l’occasion de dire que le langage du corps, sous de nombreuses déclinaisons, peut exprimer beaucoup et faire sens. Il s’appuie sur le langage des signes qui, partant du corps, est tout sauf abstrait. Et permet de communiquer avec un vocabulaire. A ses yeux, le contexte de prise de parole et de mouvement conditionne le message transmis et une forme de pouvoir de la langue dans l’adresse. La création est ainsi présentée au Temple de Nyon.

 

 

Les parlers romands sont aussi mis en lumière.

Proposition de l’Encyclopédie de la parole, collectif français avec lequel nous travaillons depuis plusieurs années, Jukebox 'Nyon' s’intéresse aux spécificités et richesses de la langue. Ce projet ne fait sens que s’il peut disposer d’étapes dans plusieurs régions. Nous avons développé des partenariats avec entre autres le TPR (La Chaux-de-fonds), les Festivals Belluard Bollwerk (Fribourg) et La Bâtie (Genève).
Avec la comédienne Julia Perazzini aux côtés notamment de Romain Daroles pour la dramaturgie ainsi que les citadines et citadins pouvant contribuer à glaner de la parole locale. Sélectionnées, ces paroles furent apprises telles des partitions par l’actrice. Lors des représentations, le public reçoit une sorte de menu fort d’une quarantaine de titres. Il peut alors demander la mise en jeu d’un titre par Julia Perazzini. Cela donne un résultat extraordinaire sur ce que la langue peut révéler de nous.

 

Parlez-nous de la naissance du titre Communs singuliers.

Ce processus de réflexion sur les arts vivants comme lien social et pertinence de questionnement du réel a vu le jour à l’automne-hiver 2019. Nommée Organique, la précédente édition visait à la sensibilisation visait à la sensibilisation aux défis sociaux et climatiques par les moyens/le biais de l’art, largement portés par la jeunesse., largement portés par la jeunesse. L’édition 2020 nous a amenés à un mouvement d’émancipation relativement à des codes et structures de création, afin de ne pas dépendre de l’incertain.

 

 

Mais encore…

Concrètement, il n’était alors pas envisageable de se réunir en nombre dans un endroit fermé, le théâtre. Ou sous l’expression d’un rassemblement de type «festif-festival». Comment les oeuvres pouvaient-elles alors évoluer sous contraintes sanitaires? De quelles manières peut-on sortir de la spectacularisation des créations, entrer sur des temps plus longs donnant d’autres occasions de les rencontrer, de se frotter et vivre avec? Cette réflexion, menée en dialogue avec les artistes, a permis à une dizaine de projets de voir le jour lors du temps fort de l’été 2020, premier épisode de la série des Communs singuliers.

 

Et cette année?

Pour que les lignes puissent bouger, s’est ensuite imposée l’idée d’agir ensemble, ce qui est loin d’être aisé dans notre monde essentiellement individualiste. Ou comment les singularités des individus peuvent favoriser le vivre ensemble.
Habité.e.s par le désir de faire ensemble, dans une volonté de renouveler les motifs et formes de la rencontre avec les artistes et les réalités qu’ils.elles interrogent. Ceci en musardant de Nyon et sa région au Val d’Anniviers en compagnie de La vitesse de la lumière, réalisation du metteur en scène argentin Marco Canale. Elle est créée en collaboration avec des habitantes et habitants ainsi que des chorales et des sociétés de musique de la région de Sierre et du Val d’Anniviers autour notamment de leurs origines, du rapport aux bêtes et à l'attachement à la terre.

 

 

Le ou les commun (s) s’envisagent parfois comme la création d’une démocratie radicale opposée aux évolutions du capitalisme. Ses visages sont pluriels allant du mouvement Occupy aux Indigné.es.

Cet outil du ou des commun (s) est articulé ici par la pratique de l’art. Parfois interactives et participatives, les oeuvres proposées s’accompagnent d’une responsabilité collective de ce que ce geste créatif induit. A mon sens, être une structure programmatique prenant la parole sur la place publique est un endroit puissant du politique.
Politique, au sens du penser ensemble depuis le travail artistique et le vivre en commun. De fait, nous avons des propositions alternatives à développer à une société dont l’état préoccupant et les mécanismes en jeu ont mené aux défis colossaux actuels.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Far°
communs singuliers #6

du 11 au 21 août 2021 dans divers lieux de Nyon

Informations, réservations :
far-nyon.ch


Photo Véronique Ferrero Delacoste © far°
 

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