Publié le 19.01.2026
À suivre du 28 janvier au 4 février 2026 au Théâtre de Vidy - avant une tournée en Suisse romande notamment - Nous ou le paradoxe du hérisson avance à pas prudents.
Le spectacle de Muriel Imbach explore la famille non comme une évidence, mais comme une tension permanente: désir d’appartenance et instinct de protection.
Après Le Nom des choses - qui explorait la genèse du langage - sa nouvelle création, accessible aux dès 8 ans, interroge les contours, les tensions et les promesses de la famille.
Fidèle à sa démarche d’enquête, la metteuse en scène et dramaturge ne cherche pas à définir ce qu’est une famille. Elle observe comment elle se fait, se défait, se recompose.
Ceci à travers des situations concrètes, des images ouvertes, et une scénographie partiellement réemployée qui évoque tour à tour l’abri, le territoire à explorer ou le monde abîmé que l’on tente d’habiter ensemble.
Au cœur du projet, les paroles d’enfants recueillies en ateliers déplacent le regard adulte. Entre ces paroles restituées dans leur fraîcheur brute et un paysage sonore qui élargit l’espace, Muriel Imbach signe un théâtre de la pensée incarnée.
L’ensemble s’est enrichi de lectures de philosophes et de sociologues spécialistes de la famille. Elles révèlent l’écart entre les modèles familiaux normatifs et la diversité des réalités vécues.
Le spectacle refuse toute position dogmatique. Il préfère laisser ouvertes des zones de questionnement, où le nous reste mouvant, poreux, toujours à renégocier.
Un théâtre qui ne délivre pas de réponses, mais crée les conditions pour penser. Ensemble.
Rencontre avec Muriel Imbach.
Votre titre s’appuie sur le «paradoxe du hérisson». Pourquoi l’image de ce petit animal à piquants est-elle devenue l’emblème de votre réflexion sur la famille?
Muriel Imbach: Le «paradoxe du hérisson» est une notion popularisée par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer*. C’est une métaphore qui me touche profondément. Le hérisson a besoin de la chaleur des autres pour survivre, mais ses piquants rendent la proximité dangereuse.
Pour moi, c’est une métaphore très juste de nos relations humaines, et particulièrement des relations familiales.
Nous cherchons tous et toutes cette bonne distance: la proximité, l’intimité, le sentiment d’appartenance... tout en ressentant parfois le besoin de nous éloigner, de nous protéger.
Cette distance n’est jamais fixe. Elle bouge sans cesse, selon les moments de la vie, les âges, les blessures aussi. Il n’existe pas une seule «bonne» distance valable pour toujours .- et c’est précisément ce qui rend le lien vivant.
Nous aspirons à l’intimité, à la chaleur du foyer, mais nous devons aussi composer avec ce qui, en nous ou chez l’autre, peut piquer, exiger de l’espace. La famille est ce sanctuaire qui peut aussi devenir étouffant.
Le hérisson incarne cette recherche permanente d’un équilibre fragile entre le besoin vital de l’autre et la nécessité de préserver son intégrité.
Parce qu’elle est la première cellule sociale, la famille concentre un pouvoir immense.
Sous le sceau de l’amour et du refuge peuvent se nicher des abus, une impression que «ce qui se passe en famille doit rester en famille». Il est crucial de questionner cette toute-puissance.
Non pour rejeter en bloc l’idée de famille, mais pour permettre à celles et ceux qui en ont besoin de s’en éloigner, ou d’en inventer une autre. C’est là qu’intervient l’idée centrale de la famille choisie.
Il s’agit de cercles élargis, de liens électifs où l’on se sent en sécurité, respecté, aimé. Si le spectacle ne nie pas les travers, il veut surtout ouvrir des possibles.
Il y a un décalage fascinant. D’un côté, un imaginaire dominant très fort, un modèle standard – souvent hétéronormé et nucléaire – qu’ils intériorisent très tôt. La première réponse à ma question «C’est quoi une famille?» est souvent: «C’est le sang.»
Mais quand on creuse, la réalité que les enfants décrivent est d’une diversité extraordinaire: familles recomposées, monoparentales, enfants ayant fui leur pays avec toute une communauté de grands-parents.
Par ailleurs, les enfants me semblent souvent prompts à interroger leurs évidences et à rebondir sur des propositions inédites.
Oui. Les enfants vivent une chose et en conçoivent une autre. Ce qui m’émeut, c’est leur capacité à déplier leur pensée.
Une petite fille de huit ans, lors d’un atelier, a immédiatement relié famille à familier. Pour elle, c’était une évidence: la famille, c’est tout ce qui vous est familier, ce quotidien partagé. Cette simplicité est lumineuse.
Absolument. En regardant cette image finale, je me suis dit: et si c’était là le début d’une famille? Un groupe qui, après avoir appris à se parler, tente de vivre ensemble. Cela a été l’étincelle.
Nous réemployons d’ailleurs une partie de la scénographie de Le Nom des choses. Cette démarche est à la fois artistique et éthique: explorer le potentiel de réemploi d’un décor, questionner notre consommation de matériaux.
C’est un univers de papiers de soie et d’objets cachés. Il est polysémique par nature. Aux yeux des enfants, c’est un désert, une forêt, parfois une déchetterie.
Pour les adultes, il peut évoquer un monde post-cataclysme. Il permet de cacher et de révéler, comme les secrets et les découvertes au sein d’une famille.
Chez la philosophe française Sophie Galabru (Faire famille. Une philosophie du lien), la notion de responsabilité dans le lien est essentielle. Être en relation demande un engagement: comment protéger sans étouffer? Comment soutenir sans enfermer? Comment accompagner le changement?
Gabrielle Richard, dans son essai Faire famille autrement, met en lumière le caractère normatif et excluant de certaines définitions de la famille. Elle montre comment de nombreux formats - notamment LGBTQIA+ - sont rendus invisibles par les lois, les formulaires, les habitudes administratives.
Ce pas de côté est fondamental: il élargit notre imaginaire et nous oblige à repenser ce que nous croyions naturel.
Je me suis interrogée sur les différents systèmes auxquels nous appartenons. Il y a le je, déjà un système en soi. Il y a le nous, cette famille plus ou moins large, plus ou moins choisie. Et puis il y a le tout - le monde, le vivant, la planète.
Dézoomer, se décentrer, c’est accepter ce vertige: comprendre que ce qui nous entoure immédiatement n’est qu’une petite partie d’un ensemble beaucoup plus vaste. Ce mouvement aide à relativiser, mais aussi à porter attention à d’autres formes de vie.
Les enfants m’ont beaucoup inspirée là-dessus: pour eux, les animaux de compagnie font pleinement partie de la famille. Ils parlent de leur hamster, de leur chat, comme d’un membre à part entière. Cette évidence ouvre une porte vers une attention élargie au vivant.
Oui. Être une famille peut sembler un état figé, presque fermé. Faire famille implique un mouvement, un travail, une attention constante portée au lien. Une manière de s’orienter vers une société voulue plus équitable et bienveillante.
Cela demande de s’y engager, de le transformer, de le questionner. Ce n’est pas qu’une nuance grammaticale. C’est une manière de penser - et de vivre - les relations.