Publié le 03.03.2026
A l’affiche du 11 au 22 mars d’un lieu insolite, un caveau, et en création dans le cadre de la saison du Théâtre Le Reflet (Vevey), La Veuve, célèbre des funérailles au cœur d’une salle d'apéro...
... Parce qu’une personne s'est trompée dans les réservations.
Autrice, comédienne, mime et marionnettiste d’objets Laura Gambarini délaisse ici les fresques sanglantes de l'épopée germanique The Game of Nibelungen pour explorer une épopée du quotidien.
L’époux défunt? Un consommable de buffet, objet présent sur toutes les tables de cérémonie, fragile et périssable. C'est drôle, féroce, tendre. Et terriblement humain.
On se souvient de ce que la Gambarini avait accompli avec The Game of Nibelungen, un cours d'allemand survolté. Avec équerres transformées en chevaliers, feuilles volantes devenues champs de bataille. Le tout déballé dans la langue de Nena, la pop rockeuse historique allemande.
Le spectacle avait cartonné au Festival Off avignonnais grâce à sa présence dans la Sélection suisse à Avignon.
La même énergie traverse La Veuve, mise en scène par Manu Moser, artificier hors pair du théâtre de rue (Festival La Plage des Six Pompes, La Chaux-de-Fonds).
L’artiste joue à vue, créant toute une atmosphère sonore par microcontacts audio. Voyez ses mains manipuler, lisez sur son visage ce que l'objet, dans son statut, ne peut exprimer.
Et dans ce va-et-vient entre réel et imaginaire, entre rire émotion, naît une forme de liberté. Celle de dire enfin tout ce qu'on tait d'habitude, quand les convenances s’imposent.
Entretien avec Laura Gambarini
Vous venez du théâtre d'objets incarnés, du mime, de la comédie. Comment est née cette fable et ce personnage que vous incarnez?
Le spectacle s'appelle désormais La Veuve, tout court. Pas La Veuve noire. Parce que, justement, elle ne l'a pas tué. C'est fondamental pour comprendre le personnage.
Elle n'est pas une criminelle, juste une femme qui enterre son mari et qui a eu plus d’une fois envie de l’envoyer au Paradis. Mais elle ne l'a pas fait.
Avec Manu Moser à la mise en scène, nous avions déjà travaillé ensemble sur The Game of Nibelungen, mon spectacle précédent. On s'était plongés dans l'épopée médiévale germanique, une matière énorme, héroïque, sanglante.
Pour cette création, j'avais envie de faire tout l'inverse: quitter les grandes fresques historiques pour explorer une épopée du quotidien, intime, domestique.
Je me suis dit: attaquons-nous au rituel des funérailles. C'est un moment que tout le monde connaît, codifié, solennel, et j'avais envie de voir comment on pouvait joyeusement le faire déborder, le faire déraper.
L'idée, c'est de prendre un cadre très strict - une cérémonie de souvenir - et d'introduire du désordre, de la vie, de la nourriture, de l'alcool, des rires. Mélanger l'apéro et l'enterrement, en somme.
Ce qui m'a vraiment marquée, et a été un déclic, c'est le souvenir d'enterrement en Uruguay. J'habitais là-bas à l'époque, et je me suis retrouvée à une cérémonie avec un prêtre qui ressemblait trait pour trait à un personnage de la comédie noire signée de Joël Coen, The Big Lebowski...
Vous voyez le genre? Impossible de garder son sérieux. J'ai eu un fou rire terrible, incontrôlable, complètement déplacé, et en même temps, c'était tellement humain.
Je me suis dit qu'un jour, il faudrait mettre en scène un enterrement, où l’on pourrait rire sans retenue, sans culpabilité, parce que ce serait une comédie assumée.
La Veuve est une comédie. Noire, grinçante, parfois féroce, mais une comédie.
Cela a changé. Dans le casting de théâtre d'objets, nous avons a fait évoluer le personnage. Je ne vais pas révéler ce qu'il est devenu - il faut que les spectateurs et les spectatrices aient la surprise.
Mais je peux dire que le mari est désormais un consommable connu de tous et toutes.
Mais plutôt que l’idée du mari comme consommable, c’est plutôt le fait de l’incarner à l’enterrement au sens premier du terme, lui (re)donner corps, qu’il soit présent malgré son absence.
Un objet que l’on retrouve immanquablement sur une table d'apéro, dans n'importe quel buffet de funérailles qui se respecte.
Ce qui m'intéressait? L’idée de consommation, de fragilité, de périssable. Un mari qu'on peut manger, en quelque sorte.
Et puis, dans la tradition du théâtre d'objets, la nourriture a toujours eu cette double valence: elle est vie, elle est mort.
Un consommable que l’on mange, c'est une existence qui s'éteint.
Je procède beaucoup par images mentales, par flashes. Avec Manu Moser, nous avons eu cette conversation: la mort est quand même le plus grand terreau de comédie qui soit. Depuis Molière, on sait que plus le sujet est grave, plus l’on peut en rire.
Et si on ajoutait une grande histoire d'amour? Parce que c'est aussi ça, le deuil: se souvenir de quelqu'un qu'on a aimé, malgré tout. Amour et mort, ça nous fait un très bon apéro.
Alors on a imaginé une cérémonie du souvenir qui part en cacahuète, où l'apéro et les funérailles se mélangent physiquement, concrètement.
Les objets sont arrivés naturellement. Je me suis dit: qu'est-ce qu'on trouve sur une table après un enterrement? Du vin blanc un peu tiède, des petits fours, des serviettes en papier, des cure-dents...
Toute cette famille d'objets est devenue le vocabulaire du spectacle.
Ensuite, ils furent castés, littéralement. Comme l’on ferait passer des auditions à des comédiens et comédiennes.
Qui va jouer la mère, qui va jouer le père, qui va jouer la sœur, qui va jouer le mari? Moi-même, j'ai été castée - je suis la veuve, mais aussi parfois d'autres personnages. Ou juste moi. C'est un travail de repérage, d'observation, de jeu.
Comment se déroule concrètement ce casting d'objets?
C'est un peu comme faire passer des auditions à des personnages «handicapés», si vous voulez une image. Parce qu'ils ont des possibilités très limitées.
Prenez un poivrier, par exemple. Il n'a pas de regard, on ne sait pas où il fixe. Il est raide, il ne peut pas plier les genoux, il ne chantera jamais. Mais en même temps, il peut tourner sur lui-même, se déboîter, faire éternuer les autres.
Il a un spectre de mouvements restreint, mais spécifique.
Et surtout, les objets peuvent faire des choses que nous, comédiens et comédiennes, l’on ne sait pas faire. Une serviette en papier peut devenir un oiseau, une feuille de discours, ou mourir de façon spectaculaire.
Aux répétitions, on a passé des heures à faire mourir des chips en masse pour voir lesquelles trépassaient le mieux, le plus tragiquement, le plus drôlement. C'est tout un art.
C'est un objet extraordinaire pour le théâtre. Il a une texture, un son, une fragilité. Il peut être fier: on le gonfle un peu, on le tient droit, et les gens voient ce petit paquet tout fier, c'est magique. Il peut être triste, se vider de ses entrailles, mourir.
Le froissement, le rythme traduisent les émotions.
Et en même temps, ça reste un emballage et son contenu, un objet du quotidien Ce va-et-vient entre l'objet réel et sa charge fictionnelle, c'est ce qui fait la poésie du théâtre d'objets.
Exactement. Ce qui est passionnant, c'est que je joue toujours à vue. Je ne suis pas cachée derrière un castelet. Le public voit tout: l'objet, ma main qui le manipule, mon visage, mes réactions. Il y a un aller-retour permanent.
De fait, je peux ajouter de la tendresse là où l'objet, dans sa rudesse, n'en aurait pas. Je pense à un petit sachet plastique transparent, ceux dans lesquels on met les tomates cerises. Avec un simple mouvement, un petit froissement, il peut avoir un soupir. Et les gens fondent: «Oh, c'est chou!»
Les objets ont leur propre douceur, il suffit de la révéler.
La cruauté, elle vient souvent du contraste. Un objet banal, quotidien, qui subit un sort tragique. Mais parce que c'est un objet, on peut en rire. C'est moins gênant que si c'était un humain.
Ça permet d'explorer des zones grises, des pulsions inavouables.