Danser entre les mondes

Publié le 13.02.2026

Level Up et M&M, de Amala Dianor, sont à l’affiche de l’Octogone de Pully le 28 février.

Dans un monde où les frontières s'estompent, où les corps écrivent de nouvelles géographies, le chorégraphe incarne la danse d'aujourd'hui. Entre hip-hop et contemporain, Dakar et Angers, tradition et avant-garde, son œuvre est un dialogue permanent. 

Dans la première pièce, se déploient bras expressifs, sauts explosifs, torsions soudaines. La chorégraphie, fluide et généreuse, tisse ces fragments en une fresque mouvante. On sent le plaisir du jaillissement, cette énergie presque enfantine de corps qui se lancent, portés par un rythme tantôt dense, tantôt suspendu.

La musique live d’Awir Leon agit comme une membrane. Elle étire le temps, le creuse. Ce qui se donne à voir? Une circulation des gestes, présences, élans.

M&M
, à l’inverse, choisit la retenue. Marion Alzieu et Mwendwa Marchand avancent l’une vers l’autre sans jamais se confondre: mouvement tendu contre ondulation souple, lignes ciselées face à la répétition chaloupée du dancehall.

La danse se transmet par touches, par reprises discrètes, comme si le mouvement passait de corps en corps avant de s’évanouir. Ici, rien ne s’impose, tout se négocie.

Le duo se fait espace d’attention partagée, où la différence est habitée, dans une danse précise, et profondément incarnée. Rien n’est décoratif.

Chaque élément participe à cette tentative, à la fois modeste et ambitieuse, de recréer sur le plateau l’utopie d’un vivre-ensemble dansant à travers un mélange notamment de waacking (communautés LGBTQ+ afro-américaines) pantsula (townships sud-africains) et de krump (quartiers populaires de Los Angeles).

Avec 21 pièces à son répertoire et son passage par le contemporain, entre autres sous la houlette du Centre national de danse contemporaine d’Angers alors codirigé par la Neuchâteloise Joëlle Bouvier, Amala Dianor s’est révélé un chorégraphe inventif, audacieux et populaire.

Rencontre.



Vos pièces M&M et Level Up se caractérisent par des micromouvements retenus, comme si le geste hésitait à naître. Cherchez-vous un état de veille, une dilatation du temps?

Amala Dianor: Il s’agit plutôt d’une question de plénitude, à travers parfois une lenteur assumée. Je cherche à savoir comment les danseurs et danseuses peuvent s'exprimer de la manière la plus authentique, et surtout comment les interprètes entrent en dialogue à travers la seule matière chorégraphique.

Pour cela, il faut être centré, avoir une forme de confiance intérieure. Ceci afin de pouvoir ensuite se déployer et rendre visible le vocabulaire dansé. Il faut un ancrage avant l'élan.


Dans Level Up, la danse semble surgir comme dans un état de travail permanent.


C’est directement lié à ces danses et à cette génération qui les pratique. Ce sont des danses profondément spontanées. On se retrouve, on partage de la musique, souvent créée par un DJ sur le moment, et on danse.

Il n’y a pas de séparation nette entre l’échauffement, l’improvisation et la performance. Tout est poreux. On va à un événement, on rejoint un groupe, ici, on ne peut pas, là, on arrive en cours de route.

Je voulais rendre visible cette spontanéité-là, cette légèreté. Derrière cette apparente liberté, il y a pourtant une maîtrise très fine.

Mais cette maîtrise permet justement de se libérer du regard des autres, parce qu’on sait qu’on est entouré de bienveillance. C’est cette confiance collective qui autorise le lâcher-prise.


Dans M&M, ce dialogue passe souvent par un système de relais: une interprète initie un mouvement, l’autre s’en saisit, puis le défait ou le recompose ailleurs.

C’est une manière de rendre visible l’attention mutuelle extrême que les danseuses se portent. Je souhaitais avant tout mettre sur scène le dancehall - une danse jamaïcaine, de culture urbaine, pratiquée dans les clubs, dans la rue, loin de toute académie - et la confronter à la danse contemporaine que pratique Marion Alzieu.

Leur proposition physique est aux antipodes: l'une est précise, ciselée; l'autre est chaloupée, ondulante.

Je souhaitais montrer comment ces deux pratiques pouvaient se compléter, comment chacune pouvait remplir les espaces laissés par l'autre. C’est un jeu de miroirs et de contrepoints.


Pour ce duo, on ne perçoit jamais de logique de confrontation ou de compétition. Il n’y a pas de hiérarchie, malgré la différence très lisible des langages.

Ce que je voulais avant tout, c’était montrer deux femmes puissantes, sans les placer en concurrence. Il s’agissait d’un échange, d’un dialogue fondé sur l’écoute. Comment entrer en relation malgré des pratiques différentes, malgré des histoires différentes.

Le duo devient alors un cheminement partagé, qui permet au public de comprendre que la différence n’empêche pas le lien – au contraire, elle le nourrit.

Il y a dans ce duo, comme pour Level Up, des moments de quasi-suspension, parfois dans un silence presque total. Quel rôle joue ce silence dans votre rapport au mouvement?


Je m’intéresse à la manière dont la danse peut se détacher de la musique, comment le spectateur peut lire la musicalité du mouvement à travers l’absence de son.

Dans la culture hip-hop, on est très lié à la musique, on attrape les accents. Moi, je cherche à ce que la danse provoque sa propre musicalité.

Le silence permet d'atteindre une qualité d'écoute différente, profonde, de déchiffrer le mouvement autrement. Il crée aussi une tension singulière, un espace où les corps prennent le temps d’explorer chaque geste, rendant le dialogue entre interprètes plus intense et précis.


Au cœur de Level Up, les jaillissements, les sauts, ont une qualité rare. Comment les composez-vous?

La base, c’est la danse Saabar pratiquée au Sénégal, le fait de quitter le sol, de s’envoler, d’imiter la danse des oiseaux. C’est quelque chose de très marquant que j’ai retrouvé dans la danse classique, mais très peu en contemporain.

Je désirais redonner à voir cette énergie ascensionnelle, cette joie du saut, qu’on voit de moins en moins. C’est une pulsion de vie.


Level Up est un extrait d’une autre de vos pièces dansées, Dub. Pourquoi avoir créé cette version courte?

Avec Dub, nous avions beaucoup de retours de spectateurs frustrés de ne pas pouvoir danser ! Ce spectacle donne une envie irrépressible de bouger.

Nous avons donc imaginé Level Up, une version plus courte où, à la fin, les danseurs investissent la salle, dansent avec le public, et invitent ceux qui le souhaitent à monter sur scène. C’est aller au bout de l’échange, pousser la logique de la fête et du partage.


Vous collaborez depuis plus d’une décennie avec le compositeur Awir Leon. Sa musique, souvent étirée, assourdie, semble distendre et concentrer le temps. Comment décririez-vous ce partenariat?

Il y a deux aspects. D’abord, le traitement musical lui-même, qui relève de l’esthétique dub: distordre une partition, créer de l’espace, des niveaux différents, pour rendre la musique plus atmosphérique, planante. C’est ce qu’on a travaillé sur Level Up et M&M, qui plonge ses racines dans la culture jamaïcaine.

Ensuite, je suis très sensible à la dimension de l’invisible, à cette tension créée par une énergie. La musique d’Awir ouvre des portes vers cet univers où l’énergie et la tension génèrent un autre rapport au corps. Elle ne soutient pas, elle dialogue.


Vous évoquez souvent une attention portée à ce qui ne se voit pas: l’énergie, la tension, l’invisible. Comment la musique permet-elle d’accéder à cette dimension?

Je suis très sensible à ce que j’appelle le non-visible. Cette zone où une tension existe, même lorsqu’il ne se passe presque rien. La musique devient alors un outil pour approcher cet espace-là. Grâce à ces nappes, à ces fréquences étirées, on ouvre des portes vers un autre rapport au corps.

L’énergie circule différemment, elle devient plus diffuse, plus intérieure. Ce que l’on cherche à toucher, ce n’est pas seulement le mouvement, mais l’état dans lequel il naît. La musique aide à rendre perceptible cette tension invisible.


Dans M&M notamment, la lumière sculpte les corps à travers néons, contre-jour, pénombre. On est parfois entre la 2D et la 3D. Comment est imaginée cette partition lumière?

Montrer des corps qui se déploient peut vite devenir esthétisant. Je cherche la juste balance entre tous les éléments: la danse, les corps, la lumière, la musique, les objets.

Il s’agit de trouver la place pour que chacun puisse s’exprimer, et que ce soit la conjugaison de tous ces facteurs qui crée l’expérience. La lumière n’éclaire pas, elle révèle et questionne.


Votre découverte de la pantsula en Afrique du Sud semble avoir été déterminante. Est-ce que cette danse vous a reconnecté à votre propre enfance, à vos premières expériences de danse?

Absolument. Je suis parti en Afrique du Sud pour un projet avec Via Katlehong*, et c’est véritablement là qu’est née la genèse de ma pièce Dub, dont Level Up est un extrait retravaillé.

La pantsula est une culture urbaine post-apartheid, avec ses codes vestimentaires, son langage, sa danse, mais surtout ce plaisir immense d’être ensemble, de se mesurer, de se dépasser collectivement.

Cela m’a reconnecté à mes racines africaines, mais aussi à la culture hip-hop que j’avais délaissée. J’y ai retrouvé cette même intensité, cette nécessité de danser pour exister. D’où l’envie d’aller voir ailleurs: en Inde, au Brésil, aux États-Unis.

Partout, des danseurs et danseuses inventent leurs propres langages à partir de leur histoire, de leur contexte. C’est cette vitalité que j’ai voulu mettre sur scène.


Propos recueillis par Pierre Siméon



Level Up et M&M
Le 28 février 2026 à L'Octogone - Théâtre de Pully

Amala Dianor, chorégraphie - Awir Leon, musique live

Avec Slate Hemedi Dindangila, Romain Franco, Jordan John Hope, Enock Kalubi Kadima, Mwendwa Marchand, Kgotsofalang Joseph Mavundla, Sangram Mukhopadhyay, Tatiana Gueria Nade, Yanis Ramet, Germain Zambi, Asia Zonta



*Fondée en 1992 par quatre danseurs de rue originaires du township de Katlehong, marqué à l’époque par de fortes tensions et des soulèvements, la compagnie Via Katlehong Dance tire son nom de ce quartier.
Elle inscrit l’ensemble de ses créations dans l’héritage du pantsula, culture dont elle est issue, tout en développant dès ses débuts une démarche chorégraphique ouverte aux autres danses communautaires sud-africaines.
À ce titre, elle intègre notamment le gumboot, danse percussive née dans les mines et exécutée avec des bottes en caoutchouc.
Par son travail scénique, la compagnie participe activement à la reconnaissance de ces pratiques urbaines sud-africaines, en les faisant passer de l’espace du township à celui des théâtres et des institutions culturelles.